Les sanglots longs des ouaouarons

Dès que le printemps revient, après le long hiver canadien, tout reprend vie. Y compris les ouaouarons qui, dans leur quête de l’âme sœur, se font bruyamment entendre de la mi-juin à la mi-juillet. Et ces ouaouarons ont du coffre ! Il s’agit de la plus grosse grenouille d’Amérique du Nord, également appelée grenouille-taureau.

Les colons de la Nouvelle-France, habitués aux chétives pécores européennes, sont restés sans voix devant le batracien mugissant. Au point de le désigner par un nom emprunté à la langue des autochtones hurons, eux-mêmes impressionnés par l’organe de la bébête. Depuis lors, nos rainettes et roussettes s’enflent, avec les risques que l’on connaît. Mais le ouaouaron n’en a cure : au royaume de la libre concurrence, il est le roi !

Postscriptum 1

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Le 20 avril de l’an de grâce 1534, le malouin Jacques Cartier entreprend le premier de ses trois voyages à la découverte de territoires nouveaux en Amérique du Nord. Il atteint Terre-Neuve 20 jours plus tard, explore le Golfe du Saint-Laurent et débarque le 24 juillet à Gaspé. Il y érige une croix, geste par lequel il prend possession du territoire au nom du roi de France François Ier. Ainsi débute l’histoire du français en Amérique du Nord.

Cartier fera un deuxième voyage dès l’année suivante, durant lequel il remonte le cours du fleuve Saint-Laurent. Le 2 octobre 1535, il parvient en vue d’une bourgade en territoire iroquois, juchée sur une colline qu’il nommera Mont Royal, devenue aujourd’hui Montréal. Après un hivernage particulièrement éprouvant, il revient à Saint-Malo en 1536, d’où il repartira en 1541 pour une ultime expédition qui sera un fiasco : la Nouvelle-France ne recèle pas les métaux précieux qui suscitaient la convoitise de ses commanditaires. Cette première exploration est sans lendemain.

Le 15 mars 1603, Samuel de Champlain, protégé du roi Henri IV, quitte Honfleur pour le premier de ses douze voyages au Canada, sur les traces de Jacques Cartier. Il cartographie le Saint-Laurent et noue de nombreux contacts avec les « Sauvages » (nom donné aux Amérindiens) qu’il rencontre. Son deuxième périple en 1604 sera l’occasion de fonder une colonie en Acadie (Nouveau-Brunswick) et le troisième d’établir un comptoir à Québec le 3 juillet 1608. Cette fois, les Français s’installent durablement en Amérique du Nord.

La colonisation française, axée sur le commerce des fourrures, draine vers le Canada des émigrants originaires, en grande majorité, de l’Ouest de la France. Forte de 2 500 personnes en 1663, la colonie française atteint quelque 10 000 personnes en 1681. Les nécessités du commerce et de la survie en milieu parfois très hostile mettent les colons en contact régulier avec les populations autochtones. Celles-ci leur feront découvrir bien des réalités inconnues en Europe, ainsi que les mots pour les nommer.

Postscriptum 2

Qui ne connaît des mots comme manitou, mocassin, pemmican, sachem, squaw, toboggan, tomahawk, totem ? Ils illustrent l’apport des langues autochtones amérindiennes au français général. Ces emprunts d’origine algonquienne ont été popularisés en Europe grâce aux romans historiques (songez à Fenimore Cooper), aux westerns et aux bandes dessinées traitant de la vie des Indiens d’Amérique. Ils ont transité par l’anglais avant d’être diffusés dans toute la francophonie.

Les contacts entre les colons de la Nouvelle-France et les tribus autochtones vont favoriser l’adoption de formes d’origine amérindienne dans le français du Québec. Celles-ci peuvent être en rapport avec des réalités anthropologiques, comme le pow-wow , ce rassemblement festif des Amérindiens pour célébrer et faire partager leurs traditions ; ou la coupe dite « mohawk », parfois appelée « coiffure à l'iroquois » en Europe, emblématique du mouvement punk. Mais la plupart des emprunts aux langues amérindiennes se concentrent dans trois domaines : les noms de lieu, la faune et la flore.

Les colons ont largement adopté les toponymes du pays qu’ils découvraient, à commencer par le nom Canada : cet emprunt à l’iroquois désigne une bourgade, en l’occurrence celle d’un chef indien rencontré par Jacques Cartier. C’est aussi le cas de Québec, mot algonquien pour nommer un passage qui se rétrécit ; dans ce cas, il s’agit du fleuve Saint-Laurent au cap Diamant, près l’endroit où Samuel de Champlain fondera Québec.

La faune et la flore, largement méconnues des Européens à l’époque, apporteront elles aussi un lot considérable de dénominations adoptées par les colons. Certaines ont été intégrées dans le français général : caribou “renne du Canada”, sconse “fourrure de la mouffette”, wapiti “grand cerf d'Amérique du Nord”, etc. D’autres sont surtout employées au Canada : achigan “perche noire”, atoca “canneberge”, cacaoui “petit canard sauvage, de Terre-Neuve”. Sans oublier le coassant ouaouaron, servi en entrée de cette chronique.

Grâce aux Amérindiens, le français du Québec est un peu plus autochtone…

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