Au Royaume-Uni un revirement sur le Brexit est peu probable

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Le 23 juin 2016, 51,9 % des électeurs britanniques se prononcent par référendum pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Bien que la marge de victoire soit étroite, en l’espace de quelques semaines, le pays semble se convertir au Brexit. La successeure de David Cameron, Theresa May, s’engager à respecter le verdict populaire et adopte une posture intransigeante que résume le slogan « Brexit means Brexit ». Elle nomme à des postes clés des eurosceptiques notoires : David Davis en charge des négociations avec l’UE, Boris Johnson aux Affaires étrangères, Liam Fox en charge du Commerce international. Ceux-ci imposent leurs objectifs, inspirés des mots d’ordre de la campagne du « Leave » : fin de la liberté de mouvement des travailleurs européens, pas de compétence de la Cour de Justice européenne, pas de tarif douanier commun, pas de participation au budget de l’Union ou de présence dans les agences européennes, pas d’« indemnité de divorce », etc. L’opposition travailliste elle-même, n’osant remettre en cause les résultats du référendum, se résigne et se prépare à un hard Brexit. Toutefois, plus d’un an après, le paysage semble changer, tant au sein de l’opinion publique que de la classe politique.

Un premier signal

Le principal indice d’une évolution de l’opinion publique est l’élection législative anticipée de juin 2017. Jusqu’à la mi-mai, les sondages attribuent aux Torys de 15 % à 20 % d’avance sur leurs rivaux travaillistes. Toutefois, la faveur tourne dans les dernières semaines et le parti conservateur perd 13 sièges à la Chambre des Communes. Theresa May, qui espérait une large majorité, doit passer une alliance de circonstances avec un parti nord-irlandais, et voit sa dépendance à l’égard des tenants du Brexit renforcée ; les anciens Remainers, quant à eux, triomphent, même s’ils sont toujours dans l’opposition. L’erreur de Theresa May est probablement d’avoir présenté ce scrutin comme un plébiscite sur sa gestion du Brexit, alors même que les électeurs commençaient à s’impatienter de son refus d’annoncer des orientations claires dans la négociation avec l’Europe.

Pas de « Bregret »

Faut-il en conclure que la population britannique est massivement prise de « Bregret » et serait prête à revenir en arrière ? Un sondage du réputé institut YouGov, publié dans la foulée de l’élection, concluait que 70 % des Britanniques soutenaient toujours l’option du Brexit, parmi lesquels 44 % effectivement hostiles à l’Europe et 26 % pour qui, bien qu’ils soient à titre personnel favorables à l’appartenance à l’UE, une décision démocratique doit être respectée. L’évolution, selon YouGov, portait donc plutôt sur la forme du Brexit : un nombre croissant favoriserait un soft Brexit, associant étroitement le Royaume-Uni au marché unique. Le Labour a d’ailleurs annoncé le 26 août dernier qu’il soutenait désormais le maintien du Royaume-Uni dans le marché unique au-delà de 2019, pour une période « transitionnelle » à la durée encore indéfinie ; cette position relevait de l’indicible il y a quelques mois. D’éminents conservateurs, derrière le ministre des finances Philip Hammond, penchent également publiquement dans cette direction. Les tenants du Brexit sont quant à eux sur la défensive, déplorant à cet égard les dernières positions du gouvernement, formalisées dans une série de sept policy papers publiés le 15 août.

Un mythe chancelant

L’enjeu que les Anglais souhaitent aborder le plus rapidement est le contour des relations commerciales avec l’UE. Le débat sur la question était structuré depuis le référendum autour de plusieurs options. La première est de rester dans le marché unique, à l’exemple de la Norvège, en acceptant la législation économique européenne et la compétence de la Cour de Justice. La deuxième est de demeurer dans l’Union douanière, c’est-à-dire ne pas rétablir de droits de douane avec les pays de l’UE et conserver un tarif extérieur commun vis-à-vis du reste du monde ; ceci implique toutefois de renoncer à une politique commerciale autonome. Enfin, la troisième option est de négocier d’ici 2019 un traité de libre-échange entièrement nouveau, à l’instar du Ceta avec le Canada. Les deux premières options sont évidemment inacceptables pour les défenseurs du hard Brexit ; mais la troisième, peu plausible au regard du calendrier, est critiquée par les milieux d’affaires. Le gouvernement britannique propose donc aujourd’hui un nouveau « partenariat » dans le cadre duquel le pays répliquerait indépendamment les tarifs douaniers et accords de libre-échange de l’UE dont il est actuellement partie. Il est certes suggéré qu’il s’agit d’un arrangement ad hoc et temporaire, non d’un maintien dans l’Union douanière, mais la proposition met à bas le mythe de l’autonomie économique du Royaume-Uni.

Une approche « flexible et imaginative »

Autre thématique brûlante : l’Irlande du Nord, où le Brexit aboutirait à la restauration des contrôles à la frontière, affecterait l’économie locale et remettrait en cause les acquis du processus de paix. Les autorités britanniques appellent ici à une approche « flexible et imaginative » et ont avancé des propositions qui assurent la liberté de circulation des personnes avec le sud de l’île, allègent les formalités d’exportation pour les petites et moyennes entreprises de l’Ulster et laissent subsister les programmes européens PEACE finançant des actions de rapprochement entre communautés. Toutefois, de telles mesures rendraient la frontière poreuse à l’immigration clandestine, engageraient les autorités à aligner les législations sanitaires du pays sur les standards européens pour faciliter les exportations agricoles, et confirmeraient le rôle des agences européennes dans les programmes PEACE (ce qui implique une compétence juridique de la Cour de Justice) : autant de blasphèmes aux yeux des Leavers !

Le contre-pied

Il est dès lors tentant pour les europhiles de conclure qu’après une phase de démagogie, les leaders britanniques reviennent à la raison, optant pour la modération et faisant passer en premier le bien-être économique du pays. Un tel diagnostic est néanmoins contredit par la publication récente par le Guardian d’un document de travail gouvernemental concernant l’avenir des résidents européens sur le sol du Royaume-Uni. L’objectif en est clair : mettre fin au statut privilégié dont ils bénéficient aujourd’hui au titre du libre mouvement des travailleurs au sein du marché unique. Ainsi, les travailleurs hautement qualifiés se verraient offrir un permis de travail de trois à cinq ans, les autres un simple droit de résidence de moins de deux ans (à condition qu’ils aient un contrat de travail avant d’entrer dans le pays) ; les possibilités de regroupement familial seraient drastiquement restreintes ; il serait demandé aux employeurs de favoriser l’embauche de travailleurs locaux ; enfin, bien sûr, il serait mis fin à la protection des droits des citoyens européens par la Cour de Justice. Un tel programme prend le contre-pied des demandes de l’UE et ne peut que satisfaire les promoteurs les plus radicaux du Brexit, qui avaient joué durant la campagne référendaire l’amalgame entre Europe et immigration.

Aussi, l’idée séduisante d’un revirement britannique est à nuancer. Pour les Remainers, il s’agit plus de plaider pour un soft Brexit que de remettre en cause la légitimité du référendum. Quant aux gestes du gouvernement, ils semblent d’ordre tactique, destinés à amadouer les dirigeants européens et à gagner du temps. Mais au final, Theresa May apparaît déterminée à donner aux électeurs du Brexit ce qu’ils souhaitaient avant tout : mettre fin à l’immigration européenne.

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