François Schuiten sur l’héritage pillé de Blake et Mortimer: «La postérité de l’œuvre est compromise!»

Edgar P. Jacobs et Philippe Biermé (ex-responsable de la Fondation Jacobs) ont été très complices dans le travail. Le créateur de Blake et Mortimer le considérait comme son fils spirituel. © Jacques Labeye.
Edgar P. Jacobs et Philippe Biermé (ex-responsable de la Fondation Jacobs) ont été très complices dans le travail. Le créateur de Blake et Mortimer le considérait comme son fils spirituel. © Jacques Labeye.

Défenseur exemplaire du patrimoine belge de la bande dessinée, le dessinateur des Cités obscures, François Schuiten, a fait don de son vivant des planches les plus remarquables de son œuvre à la Fondation Roi Baudouin et à la Bibliothèque Nationale de France. Dans les années 1970, quand Jacobs cherchait un collaborateur pour terminer le second tome des 3 Formules du professeur Sato, il avait hésité à se proposer. Aujourd’hui, il se rattrape en travaillant sur un album d’hommage aux personnages de Blake et Mortimer. Dans l’entretien exclusif qu’il nous a accordé, il ne cache pas sa colère de voir disperser les joyaux de Jacobs. Un galeriste parisien est venu lui en présenter une trentaine dans son atelier.

Jacobs a-t-il été trahi ?

Il avait mis au point le scénario parfait : une Fondation pour la conservation des originaux, une maison d’édition pour s’assurer que ses livres continueront bien d’être édités, un studio pour veiller à l’archivage, à la restauration, à la reproduction de ses œuvres. Le dispositif était exemplaire. Chacune de ses planches est un trésor de minutie invraisemblable. Voilà pourquoi il voulait que ses planches échappent au monde marchand. S’il avait créé une Fondation, c’était pour que ça n’arrive pas. Il y avait investi ses deniers personnels. Il a été visionnaire en matière défense du patrimoine BD.

Comment se fait-il que personne n’ait tiré la sonnette d’alarme ?

d-20160209-G5V7D3 2016-02-23 23:51:37

« Deux cents planches dans la nature, c’est très grave ! » - François Schuiten

Il y a là un scandale absolu ! Je ne comprends pas que dans un pays si sourcilleux en matière de règles sur les héritages et les fondations, les pouvoirs publics n’aient rien contrôlé pendant trente ans ! Tout le monde savait qu’il existait une Fondation Jacobs, dont la mission est de protéger cette œuvre. On a assisté à un mécanisme extrêmement pervers. Les premières planches dérobées sont d’abord apparues en ventes publiques. Il n’y en avait jamais plus d’une à la fois. Du coup elles ont atteint des montants énormes, parce que tout le monde était convaincu que le reste était bloqué dans les coffres. Stratégiquement c’était remarquable. Et puis le rythme s’est emballé. Des paquets de planches sont apparus sous le manteau et j’en ai eu en main une trentaine…

Quelle a été votre réaction ?

Cela se passait il y a un an et demi, via un galeriste français important à qui j’ai affaire régulièrement. J’étais émerveillé. Le travail de Jacobs est une épure de l’épure. J’ai découvert qu’il dessinait au dos de ses planches pour corriger certains détails en les passant ensuite à la table lumineuse. D’un côté, j’étais heureux de voir ça et ces crayonnés au dos des planches devraient aider les experts à reconnaître les faux. Ça me ramenait aussi à mes propres doutes, à mes propres repentirs. D’un autre côté, j’étais interloqué. Les planches étaient proposées entre 200 et 250.000 euros, en catimini… Je me demandais ce que faisait la Fondation. J’étais interloqué.

Vous n’avez pas songé à donner un coup de pied dans la fourmilière ?

C’est difficile. Tout le monde se tient, entre celui qui a sorti les planches du coffre, l’intermédiaire qui les vend, celui qui les propose aux collectionneurs… Chacun évite d’être transparent. Beaucoup d’auteurs contemporains vendent leurs planches pour vivre mais ce n’était pas le cas de Jacobs. La vente des planches de Blake et Mortimer ne bénéficie en aucun cas à l’auteur, disparu depuis trente ans, ni à sa Fondation, mais à des gens qui n’ont aucun respect pour l’œuvre. C’est là que j’enrage. Deux cents planches dans la nature, c’est très grave ! C’est toute la postérité de l’œuvre qui est compromise. Dans un pays qui se prétend la patrie de la BD, c’est à hurler de honte.

La Fondation Roi Baudouin détient désormais les clés du coffre : le pire est derrière nous ?

J’attends de voir l’ampleur des dégâts. Je voudrais savoir précisément ce qui manque. Cela devra être dit ! Alors seulement, on pourra se réjouir que le reste soit entre les mains de la Fondation Roi Baudouin. J’espère qu’il restera suffisamment de pièces pour honorer dignement la mémoire de Jacobs et monter la première vraie rétrospective de son œuvre car depuis sa mort, la Fondation n’a jamais fait son job.

Faut-il porter plainte ? Sera-t-il possible de récupérer tout ou une partie de ce qui a été volé ?

Il serait indispensable de localiser ce patrimoine et, à tout le moins de persuader les collectionneurs de pouvoir le répertorier et le reproduire. Il faudra aussi rendre des comptes car c’est le mot que je n’entends pas dans cette malheureuse histoire ! La Fondation Jacobs était devenue un lieu de non droit. Comment une Fondation a-t-elle pu exister aussi longtemps sans un inventaire du patrimoine qu’elle est censée protéger ! Comment aucun des organismes de contrôle public, pourtant nombreux dans ce pays, n’a jamais posé la question des actifs de cette Fondation, de leur inaliénabilité ?

Lisez ou relisez l’intégralité de notre enquête sur l’héritage pillé de Blake et Mortimer

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