Ces réactionnaires et machos planqués dans les forums de jeuxvideo.com

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Depuis des années, réactionnaires, antiféministes et néonazis de tous poils ont leur tanière
: le forum 18-25 ans du site jeuxvideo.com.
Depuis des années, réactionnaires, antiféministes et néonazis de tous poils ont leur tanière : le forum 18-25 ans du site jeuxvideo.com. - D.R.

Ils se présentent comme de simples trolls défenseurs de la liberté d’expression et s’estiment une nouvelle fois victimes du « politiquement correct » et de la « bien-pensance gauchisante ».

Depuis des années, réactionnaires, antiféministes et néonazis de tous poils ont leur tanière : le forum 18-25 ans du site jeuxvideo.com. Sur cette partie du forum, on ne discute pas de jeux vidéo mais de tout et de rien. L’endroit rêvé pour planifier leurs raids et déverser leur bile sur leurs ennemis de toujours : les féministes, les gays, les « gauchistes » et les minorités. À leur actif : menaces de mort, menaces à caractère sexuel, harcèlement de militantes féministes et de journalistes.

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Leur dernier fait d’armes : avoir réussi, à force d’appels, à faire planter le numéro « antirelous », un faux numéro de portable que les femmes harcelées pouvaient donner aux hommes insistants. Quand ces derniers l’appelaient, ils recevaient alors un message expliquant le principe du consentement. Ils s’en sont ensuite pris à Nadia Daam, journaliste d’Europe 1, suite à une chronique où elle dénonçait le raid.

Au début de l’année, les Kheys (c’est ainsi que les internautes du forum se désignent entre eux, NDLR) s’étaient déjà rendus coupables de campagnes de harcèlement : « En janvier dernier, j’avais écrit un article sur plusieurs militantes féministes victimes de raids organisés depuis les forums de jeuxvideo.com, se souvient Anaïs Condomines, journaliste pour LCI. Je m’attendais à des réactions virulentes – ces internautes sont connus pour leurs raids – mais je n’avais pas réalisé que ce serait à ce point. Après publication, je suis rentrée chez moi et à peine sortie du métro, mon téléphone a planté tellement les notifications étaient nombreuses sur mon compte Twitter. Je recevais des menaces de mort, de viol, d’attaque. Même si ces menaces étaient le fait d’une toute petite minorité (environ 150 personnes), ce flot a été ininterrompu pendant quatre jours. Aujourd’hui, cela va mieux mais comme j’écris régulièrement sur le droit des femmes, à chaque publication d’article je reçois de nouveaux messages. »

La plupart de ces militants ont un profil de jeunes hommes et de post-adolescents pour qui la sexualité est une question sensible.

« En vérité, ces attaques sont récurrentes depuis 2014. On peut comparer cette faune présente sur le forum du site à l’Alt-Right américaine. On y retrouve des références à l’extrême droite traditionnelle mais le discours évolue et suit grosso modo le changement de rhétorique qu’a effectué le FN ces dernières années », estime Tristan Mendès France, enseignant à école de journalisme du Celsa (Paris Sorbonne) et spécialiste des nouveaux usages numériques.

Pour l’expert, les parallèles sont nombreux avec les mouvements suprémacistes blancs américains. « La plupart de ces militants ont un profil de jeunes hommes et de post-adolescents (bien que la section du forum s’adresse aux 18-25 ans, difficile d’être certain de leur âge) pour qui la sexualité est une question sensible. Dans ce panorama, ce qui occupe énormément de place, ce sont les propos sexistes. Pour l’essentiel, des discours antiféministes, anti-LGBTQ. On peut dire que ces activistes sont des héritiers de la manosphère, qui prône l’idéal du mâle alpha tout en dénigrant les femmes et les féministes. » Une mouvance qui a notamment beaucoup gravité autour de personnalités d’extrême droite comme Alain Soral. La plupart de polémistes de droite comme Eric Zemmour ou Henry de Lesquen sont d’ailleurs érigés au rang de superstars de la culture pop.

Fantasmes et théorie du complot

Plus largement, ils utilisent toutes les références du web contemporain : usage massif des mèmes (ces blagues et ces images humoristiques reproductibles et modifiables à l’envi), viralité, la culture geek fait partie de leur identité. Et le choix de se regrouper sur un forum de jeux vidéo n’est peut-être pas anodin. En effet, depuis l’été 2014 naissent sur les forums de Reddit et de 4chan une série de polémiques baptisées « Gamergate ». Ses partisans ne cessent, depuis, de dénoncer la politisation des jeux vidéo. Selon eux, ils sont victimes de… propagande féministe sous l’œil complaisant des journalistes spécialisés.

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Tous ces signes de ralliement développent un fort sentiment d’appartenance. Ce sont eux contre un monde extérieur fantasmé et complotiste. Si la fachosphère américaine et française dans une moindre mesure a adopté « Pepe the frog » comme symbole de ralliement, les internautes du forum s’identifient entre eux grâce à la figure de Risitas, un humoriste espagnol. Mieux se reconnaître pour se fédérer. « Ce qu’ils cherchent, c’est de la visibilité dans la société civile. Et leur succès est intrinsèquement lié à celui des réseaux sociaux. En organisant leurs raids, leur but est d’arriver rapidement en trending topic sur Twitter, de faire le buzz pour qu’à terme, les médias traditionnels puissent parler d’eux. »

Mais ces actions coups-de-poing sont en réalité le fait de quelques internautes les plus radicaux. « On a pour habitude de dire que le web est un espace de liberté qui permet à chacun de publier ce qu’il veut. Mais dans la réalité, cela se passe différemment. Ceux qui s’expriment le plus sur ces espaces de liberté sont les plus radicaux, remarque Nicolas Vanderbiest, blogueur et observateur de l’extrême droite sur internet. Sur les forums de jv.com, on constate effectivement une sorte de “libération de la parole”, mais ce que l’on a tendance à oublier, c’est qu’il existe un biais de production : ceux qui écrivent ces posts sont en réalité peu nombreux. Mais ils sont très bruyants et visibles. Le risque est que toute la majorité silencieuse se rallie à ces thématiques comme dans un effet de mode. »

Modération: Panique sur le forum

Thomas Casavecchia

Devant les récentes polémiques la réponse de Webedia n’a pas traîné. Ce dimanche, dans un communiqué le groupe, propriétaire du site jeuxvideo.com a annoncé que « Véronique Morali, présidente du directoire de Webedia, a déclaré être totalement solidaire de toutes les actions qui sont et seront engagées pour préserver la libre parole des femmes et protéger leur intégrité physique et morale ».

Depuis des mois, le groupe est interpellé pour mettre fin aux agissements de ses internautes les plus radicaux. Sans succès. Il est vrai qu’au vu de sa fréquentation, le travail est colossal. Selon Le Monde, le site (forums et contenu rédactionnel compris) revendique chaque jour plus de six millions de visiteurs uniques. Le forum Bla-bla 18-25 concentre évidemment moins d’internautes mais l’équipe de modération chargée d’encadrer tout ce beau monde avait de quoi laisser perplexe, puisque jusqu’à ce week-end, à peine une demi-douzaine de personnes y était engagée à plein-temps. Il convient toutefois d’y ajouter quelque 400 modérateurs bénévoles… élus par la communauté.

C’est que, comme le notait le magazine spécialisé Canard PC dans son édition de la mi-janvier, en sa qualité d’hébergeur, légalement Webedia ne peut être tenu responsable des propos tenus sur ses forums. « Moralement, rien n’excuse qu’on puisse organiser des “raids” misogynes depuis jeuxvideo.com et y revenir impunément ; rien n’excuse non plus qu’il existe 30 fils de discussion dont le sujet contient le mot “youpin” et d’innombrables messages parlant de “bougnoules”  », notait Ivan Gaudé, rédacteur en chef du magazine, appelant à un renfort de la modération.

Appel à boycott

« Faire davantage d’effort de modération, c’est aussi ce que l’on demande à Facebook concernant les propos haineux, note Nicolas Vanderbiest. Toutefois, Webedia n’a pas grand-chose à gagner en durcissant la modération. Cela signifie, d’une part, engager des modérateurs, et donc perdre de l’argent. Alors que d’autre part, c’est prendre le risque de perdre des internautes mécontents de se voir censurer. Ils sont donc perdants sur les deux aspects ».

« L’unique moyen de pression vient en réalité des annonceurs, estime Tristan Mendès France. Les annonceurs de ce site, craignant pour leur image pourraient décider de quitter le site. Et l’impact économique pourrait être fort sur Webedia ».

Suites aux campagnes de harcèlement, des internautes de Twitter demandaient aux annonceurs de boycotter les sites de Webedia. Un appel entendu par Brilla et le groupe Apicil qui ont décidé de suspendre leurs campagnes.

Entre-temps Webedia annonçait doubler la taille de l’équipe de modération. L’équipe salariée compte désormais 15 personnes. Et ce lundi, les choses bougeaient pas mal sur le forum. La modération s’est en effet montrée très agressive en censurant des termes comme « féministes », « grand remplacement », « viol », etc. créant pas mal de remue-ménage sur le forum.

Nadia Daam, dernière victime en date

Th. C.

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Depuis mercredi dernier, la journaliste d’Europe 1, Nadia Daam est victime de harcèlement organisé depuis le forum 18-25. Sur ses adresses mail, son téléphone portable et sur les réseaux sociaux, la journaliste qui avait consacré un billet au sabotage du numéro de téléphone anti-relou, ne cesse de recevoir des menaces et des messages d’insultes. On a appris ce week-end que des personnes s’étaient même rendues à son domicile pour tambouriner à la porte d’entrée.

La chroniqueuse a déposé une plainte commune avec Europe 1 pour « menace de crime contre les personnes ». Depuis, une centaine de signataires ont publié une tribune notamment relayée par Le Monde, Slate ou encore Libération en soutien à la journaliste. Elliot Lepers et Clara Gonzales, les créateurs du numéro anti-relou, eux aussi menacés et insultés ont également entrepris des démarches juridiques.

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