Carte blanche: un Etat catalan n’aurait rien d’apocalyptique

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La Flandre ne peut avoir qu’un très mauvais souvenir de la période espagnole.

Composée à l’époque du comté de Flandre et du duché de Brabant, elle était largement acquise à la réforme calviniste. Une situation que le roi d’Espagne, le très catholique Philippe II, ne pouvait évidemment souffrir.

S’ensuivit la Reconquista qui, par le fer et dans le sang, devait faire revenir ces régions « hérétiques » dans le giron de Rome. L’Inquisition se montra particulièrement persuasive. Pour le duc d’Albe, il vaut infiniment mieux conserver par la guerre pour Dieu et pour le Roi un royaume appauvri et même ruiné que, sans la guerre, l’avoir entier pour le démon et les hérétiques, ses sectateurs. (2)

Une scène du « Don Carlos » de Verdi dépeint admirablement cette persécution de la Flandre.

La reconquête s’arrêta avec la prise d’Anvers, en 1582, dans des conditions particulièrement atroces. Philippe II avait alors décidé d’en découdre avec la reine d’Angleterre Elisabeth Ière. On connaît la suite : l’Invincible Armada coula corps et biens, provoquant la ruine de l’Espagne.

Pendant ce temps, sous la houlette de Guillaume le Taciturne, les provinces du Nord s’érigèrent en Provinces-Unies, préfiguration des Pays-Bas actuels.

Le fanatisme religieux de Philippe II aura ainsi arraché les Flamands à leur destin naturel. Anvers aurait pu devenir la capitale des Pays-Bas.

Le drame de la Flandre s’est donc joué au XVIe siècle. Tandis que la langue néerlandaise s’épanouit dans les Provinces-Unies grâce à la traduction de la Bible par les pasteurs, la Flandre ne connaît que les patois locaux. Il lui faudra trois siècles pour son sortir de cet abâtardissement linguistique.

Rien de surprenant, dès lors, à ce que les nationalistes flamands stigmatisent aujourd’hui l’attitude autoritaire de Madrid envers la Catalogne. Une attitude, qui, selon le professeur de Droit international, Alfred-Maurice Zyas, viole clairement l’article 1er du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, dont l’alinéa 1 stipule : Tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel.

Pour cet expert indépendant auprès des Nations unies, l’Espagne ne peut revenir en arrière concernant le statut d’autonomie qu’elle a octroyé de son plein gré à la Catalogne : Dénier à un peuple le droit de s’exprimer lui-même sur le processus d’auto-détermination, dénier la légalité d’un référendum et annuler l’autonomie limitée d’un peuple en guise de punition, constitue une violation de l’article 1er du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. (3)

Michel Hermans, professeur de Science politique à HEC/Université de Liège partage tout à fait ce point de vue.

Pour le Premier ministre Charles Michel, il y a une crise politique en Espagne, pas en Belgique.

Mais il ne peut ignorer les déclarations faites par les ministres N-VA de son gouvernement : Théo Francken, Jan Jambon et Johan Van Overtveldt. Tous trois ont clairement pris la défense du leader catalan, lequel a d’ailleurs tenu à remercier mes amis de la N-VA.

Il est donc évident que la question catalane a pris une coloration belge. On imagine mal les ministres N-VA rester impassibles face à une décision de la justice belge qui aboutirait à l’extradition de Carles Puigdemont et de ses ministres.

On a vu des coalitions gouvernementales voler en l’air pour moins que ça.

En attendant, Carles Puigdemont mène campagne depuis Bruxelles. Si la mouvance indépendantiste devait sortir renforcée des élections régionales du 21 décembre, elle infligerait un terrible camouflet à Madrid.

Le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, et ses partenaires européens n’auraient alors d’autre choix que d’accepter un irréversible processus de partition.

Celui-ci n’aurait rien d’apocalyptique. Une république catalane de 7,5 millions d’habitants, avec le port de Barcelone d’une importance majeure, ne perturberait en rien l’équilibre européen.

Il en irait de même si l’Ecosse et la Flandre devaient accéder à l’indépendance.

Rien ne dure éternellement. Tout change.

Bien des choses se sont produites depuis l’effondrement de l’URSS : l’Allemagne s’est réunifiée, la Tchécoslovaquie s’est scindée, la Fédération yougoslave n’existe plus, le Royaume uni est sorti de l’Union européenne.

Au fil des siècles, les Etats-Nations se sont constitués au gré des guerres et des mariages princiers, sans le moindre égard pour les populations concernées. Comme l’a justement écrit Marguerite Yourcenar dans « L’œuvre au noir « : Les princes s’arrachent les pays comme des ivrognes à la terrasse se disputent les plats.

Il est heureux qu’aujourd’hui, les peuples puissent faire entendre leur voix et choisir eux-mêmes la voie de leur destin.

(1) Dernier livre paru : « Un Testament wallon – Les Vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, Paris, 2016. La version néerlandaise est parue chez Doorbraak Boeken, avec une préface de Bart Maddens, politologue à la KU Leuven. (2) Cité par Albert Conson dans « L’œuvre de Henri Pirenne ». (3)http://www.ohchr.org/EN/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=22295

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