Lettre ouverte des frères Dardenne au chef du gouvernement et à ses ministres

Luc et Jean-Pierre Dardenne. © Belga.
Luc et Jean-Pierre Dardenne. © Belga.

Si votre gouvernement avait le sens de la responsabilité politique, il aurait déjà demandé, c’est-à-dire obligé, son Secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration de démissionner sans entrer dans des discussions relatives à des enquêtes dont les résultats seront toujours contestables, ou à ses erreurs, fautes, manquements déontologiques, mensonges qui, certes, ne sont pas rien mais qui relèvent d’une responsabilité pénale et non pas d’une responsabilité politique. Le membre d’un gouvernement qui démissionne au nom de la responsabilité politique ne le fait pas parce qu’il reconnaît qu’il a personnellement commis ou non une erreur ou une faute mais parce qu’il juge, au vu d’une situation politique particulière, que son maintien au gouvernement décrédibilise celui-ci en même temps que sa fonction de représentant. Au cas où ce représentant n’a pas ce sens de la responsabilité politique – ce qui semble être le cas de votre Secrétaire d’Etat, Monsieur Francken – le Premier Ministre soutenu par la majorité de son gouvernement décide de le démissionner.

Pourquoi votre gouvernement ne prend-il pas cette décision ? Pourquoi dit-il attendre les résultats d’une enquête dont l’indépendance et les résultats resteront toujours contestables car menée avec la collaboration d’un Etat non démocratique ne respectant pas les droits politiques de ses citoyens et désigné par les observateurs internationaux comme pratiquant la torture ? La réponse à cette question semble trop évidente : vous, Monsieur le Premier Ministre et la majorité de votre gouvernement, donnez raison au Secrétaire d’Etat concernant le rapatriement des réfugiés soudanais ou plus précisément n’osez pas lui donner tort car la question des migrants est électoralement sensible, beaucoup trop sensible. La preuve : la cote de popularité du Secrétaire d’Etat dans l’ensemble du pays, Flandres, Bruxelles, Wallonie. De quoi faire peur à tous les membres du gouvernement, qu’ils soient francophones ou flamands.

C’est face à ce constat d’une faillite du sens de la responsabilité politique, à ce qui nous paraît être un pur calcul électoral témoignant d’un manque de courage politique de votre part que nous avons décidé d’écrire ces quelques lignes pour vous dire notre incompréhension et notre colère de citoyens. Pourquoi Monsieur le Premier Ministre, pourquoi Mesdames et Messieurs les Ministres du Gouvernement ne reconnaissez-vous pas clairement que le fait d’avoir renvoyé des demandeurs d’asile dans un Etat non démocratique pratiquant la torture est politiquement et moralement inadmissible ? Pourquoi ne reconnaissez-vous pas que vous n’avez pas mesuré l’indignité et l’injustice de cette décision prise par votre Secrétaire d’Etat qui, de plus, ne vous aurait pas correctement informés ? Pourquoi, au nom de la responsabilité politique, ne décidez-vous pas de contraindre ce Secrétaire d’Etat à la démission ? Pourquoi ne témoignez-vous pas d’un courage politique qui vous fasse passer outre la crainte d’un électorat qui pourrait vous sanctionner ? Est-il plus important pour les représentants d’un Etat démocratique de parier sur la peur et les préjugés de ses citoyens ou de parier sur leur éducation à la justice, au respect des droits humains fondamentaux ?

Le moment est grave parce qu’il concerne un principe que tout Etat de droit se doit de respecter : on ne peut rapatrier des demandeurs d’asile dans un Etat pratiquant la torture, dans un Etat où la torture pour ces rapatriés est possible. Continuer de transiger sur ce principe en s’en remettant aux résultats d’une enquête sur la torture effective ou non de ces rapatriés serait tout simplement indigne et ne témoignerait pas seulement de votre perte du sens de la responsabilité politique mais aussi de votre perte du sens de l’honneur, le vôtre et le nôtre, celui de vos citoyens et citoyennes épris de justice pour lesquels la torture reste le pire déshonneur de l’humanité.

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