Et vive la charité!

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Déjà à l’époque de Darwin, Pierre Kropotkine, prince à la naissance et anarchiste exemplaire, s’était interrogé sur la validité de ce principe de lutte et de concurrence impitoyable qui dirigerait le monde vivant. Géographe, il part étudier la faune dans les territoires hostiles de la Sibérie, et toutes ses constatations contredisent la suprématie de la compétition et de la loi du plus fort. Au contraire, c’est bien l’entraide, selon ses observations, qui serait la loi naturelle la plus puissante et la plus efficace pour assurer la survie des individus et des espèces. «  Notre société a pris l’habitude, depuis la fin du Moyen Âge et le début de la modernité, de considérer la compétition comme « naturelle » et la coopération comme « idéologique »  », expliquent les auteurs de l’essai ; «  Philosophes et scientifiques des Lumières ont été imprégnés par cette image d’une impitoyable « nature, rouge de dents et de griffes », dont il fallait s’extraire pour pouvoir fonder une société. […] Il fallait fuir la nature ou la maîtriser. L’adjectif « sauvage » est d’ailleurs devenu synonyme d’agressif, indomptable ou asocial.  »

Par la suite, les neurosciences sont venues étayer cette vision, que prouvaient déjà les innombrables observations relevées par les géographes, naturalistes et anthropologues, que ce soit dans les sociétés humaines, dans la faune et même dans la flore, où des espèces s’entraident pour s’assurer mutuellement la survie. Qui plus est, lorsqu’ils sont confrontés à des circonstances extraordinaires, les humains ne cèdent pas à la panique, bien au contraire ; tout comme les espèces observées par Kropotkine dans l’univers hostile de la Sibérie, nos semblables, «  en temps de catastrophe, […] conservent leur sang-froid et coopèrent spontanément.  » Ainsi, les neurosciences ont démontré l’existence des « neurones miroirs » qui sont le moteur de l’empathie, laquelle est bien naturelle et non culturelle, innée et non acquise.

Différentes formes d’entraide

Ce qui peut s’acquérir, toutefois, c’est l’égoïsme. «  Il suffit d’un petit nombre d’actes antisociaux pour retirer à la majorité l’envie d’être vertueux.  » On le constate tous les jours, par exemple, dans l’état de déliquescence que connaît la démocratie contemporaine.

L’entraide fonctionne spontanément et « à chaud » lorsque le périmètre est restreint. On vient naturellement à la rescousse de quelqu’un qui, près de nous, a besoin d’aide. En tant qu’anarchiste, Kropotkine était convaincu, à juste titre, qu’une société humaine doit conserver une taille humaine, c’est-à-dire celle d’un groupe où les individus se connaissent. Lorsque l’on passe à des structures plus larges, l’entraide doit se jouer à travers d’autres mécanismes, plus « froids », pris en charge par l’État, sous ses différentes formes (ce à quoi s’opposait Kropotkine, dans la logique anarchiste) : «  Le système de sécurité sociale, par exemple, n’est rien d’autre qu’un formidable outil d’entraide et de réciprocité généralisée, mais nous le percevons difficilement comme tel, car il ne met plus en jeu les émotions et les sentiments de la réciprocité « chaude ». Il est puissant, mais il est devenu invisible. […] les normes et les institutions (la réciprocité invisible) permettent de stabiliser les comportements d’entraide, donc la cohésion d’un groupe, à des niveaux exceptionnellement hauts et constants, dans des groupes exceptionnellement grands et hétérogènes, et même entre de parfaits inconnus, ce qui est unique dans le monde vivant.  »

Des cas concrets de solidarité

Je reviendrai dans une prochaine chronique sur le cas du parc Maximilien et de la plate-forme d’accueil qui s’est constituée autour des réfugiés. Cet exemple et bien d’autres illustrent malheureusement le désengagement constant de l’État dans cette prise en charge de l’entraide et de la réciprocité.

Ce désengagement s’accompagne d’un phénomène qu’explique cette « loi naturelle » de l’entraide : le retour de la charité publique. Si l’État ne vient plus en aide aux plus fragiles, les hommes et les femmes qui les côtoient ne peuvent s’empêcher de vouloir les secourir, d’une manière ou d’une autre. C’est un processus merveilleux et porteur d’espoir lorsqu’il se produit dans des situations de crises majeures, comme les guerres, les épidémies ou les catastrophes naturelles ; mais c’est une catastrophe éthique et sociale lorsqu’il est provoqué par un État totalement soumis à la loi d’un ultralibéralisme construit sur la logique du plus fort, selon laquelle le pauvre est responsable de sa pauvreté et le malheureux de son malheur, selon laquelle encore « on ne peut pas prendre en charge toute la misère du monde » et « il est impérieux d’éviter les appels d’air ».

Viva for Life est malheureusement devenu le symbole de cette dérive, à travers un processus que certains appellent le « charity business ». Il ne date pas d’aujourd’hui : cela fait longtemps que des chanteurs et chanteuses, à travers « Les Enfoirés » ou d’autres spectacles, ont compris que les « bonnes causes » étaient d’excellents outils de promotion pour leur carrière. Cela fait plusieurs années que ce phénomène est dénoncé, notamment par Irène Kaufer.

Un Etat désengagé

Il ne s’agit pas de mettre en cause le dévouement magnifique des équipes de la RTBF qui montent et animent cette opération. Je les connais bien et je peux attester de leur générosité, ainsi que de l’intégrité et de l’authenticité de leur engagement. Et c’est d’ailleurs tout à l’honneur de ses journalistes d’avoir publié sur son site des interviews qui expriment des critiques vis-à-vis de l’opération, comme celui de Christine Mahy, présidente du Réseau belge de la lutte contre la pauvreté. Il n’en reste pas moins que l’opération du « Cube » est vécue par le public comme un spectacle, et que l’opération « Viva for Life » est le résultat du désengagement de l’État et la preuve de son cynisme. En effet, à travers une opération d’un média public, l’État se donne à bon compte une image généreuse à travers le versement d’une obole dérisoire, tout en faisant porter sur les auditeurs et auditrices l’essentiel du financement.

Qui plus est, ces opérations contribuent à escamoter le véritable débat sur la pauvreté et ses causes. Elle semble désormais un mal inévitable qu’il n’est plus possible d’éradiquer, mais dont on peut chercher à minimiser les effets. On n’évoque plus la disparition de l’éducation permanente ou la nécessité d’un enseignement vraiment formateur et accessible à toutes et tous. On occulte aussi le fait que la pauvreté n’est pas une maladie, mais qu’elle est le résultat de choix politiques fondés sur une répartition des richesses inéquitable, une organisation sociale inégalitaire et une absence de droits sociaux effectifs.

D’inattendus bénéficiaires

À qui profitent vraiment ces grands-messes de la charité ? Aux pauvres ? Peu, compte tenu de ce qu’une société vraiment démocratique devrait leur offrir. D’autant que l’aumône est associée à la honte de devoir remercier les « généreux donateurs ». Non : ces messes profitent d’abord à l’État, pour les raisons évoquées ci-dessus (des économies substantielles et une image positive à bon compte), ensuite aux annonceurs publicitaires qui peuvent compter sur la générosité du public et sur cette loi naturelle de l’entraide pour faire le plein d’audience. Pour paraphraser Patrick Le Lay, on pourrait dire que Viva for Life contribue désormais, elle aussi, à créer «  du temps de cerveau disponible pour les annonceurs  ».

Il est vrai que l’État ne peut pas tout prendre en charge. Quand j’étais gamin, je participais comme vendeur à toutes les opérations 48.81.00 et autres 11.11.11. Mais à côté de ces appoints, l’État assumait ses responsabilités. Qui plus est, ces opérations et leurs équivalentes contemporaines n’entendent pas «  chercher des moyens additionnels pour faire face à des maux qui nous échappent – la maladie, le handicap voire les conséquences d’une catastrophe naturelle – mais bien de feindre de remédier à une situation dont la responsabilité nous incombe collectivement et que nous devrions combattre solidairement  », comme le rappelle Pierre Titeux dans sa chronique.

Une société désocialisée

Aujourd’hui, ce que les politiques « modernes » appellent « l’État social actif » organise la désocialisation de notre société, il dissout les liens qui devraient nous relier. C’est ce que Paul Hermant explique dans un superbe texte écrit en marge d’une action montée par un projet de radio libre numérique soutenu par des associations du Brabant Wallon, Radio27, en réaction à Viva for Life : «  L’état social actif, depuis qu’il a admis qu’il n’y avait décidément pas assez de travail pour que les précarisés soient obligés d’en trouver un, il s’est dit qu’il y avait un truc que les pauvres pouvaient quand même faire pour manifester leur bonne volonté de s’intégrer dans cette société dissociée, c’était de travailler gratuitement, sous forme de bénévolat, pour remplacer des tas de petits métiers que d’autres précaires exerçaient ici et là et qu’on aura donc plus à payer pour le faire puisqu’il y aura des gens qui le feront gratuitement pour toucher leurs allocations. L’état social actif, il est malin. Il sait comment stimuler la concurrence entre les plus fragiles et il sait qu’il pourra toujours compter sur des idiots utiles, c’est-à-dire les mêmes précaires, les mêmes fragiles, pour palier ses manques et ses inconséquences. Il sait bien, l’État social actif que les gens vont chercher leur salut chez ceux qui les tuent. Un pauvre ne rassure pas d’être pauvre, un riche oui. Alors allez savoir pourquoi, les pauvres croient que les riches ont raison.  » Et comme souvent, c’est chez les plus pauvres et les plus précarisé.e.s que l’on trouvera le plus de gestes d’entraide…

L’État s’appauvrit lorsqu’il n’a plus le courage d’aller prélever un impôt suffisant là où se trouvent les richesses. Lorsqu’il abandonne la conduite de sa politique à la finance internationale qui est totalement étrangère au principe d’entraide, sinon entre les membres choisis de son oligarchie. C’est un appauvrissement volontaire qui contribue à l’enrichissement démesuré d’une élite invisible, qui a la prétention de se croire « plus forte ». À cause de quoi, des hommes, des femmes et des enfants s’enfoncent dans une véritable pauvreté, dans laquelle meurt la démocratie.

En 2017, l’opération a rapporté 4.115.330 euros ; pas grand-chose à côté des coupes dans le budget de la sécurité sociale, et moins qu’un grain de sable en regard des pertes causées par l’évasion fiscale…

On peut rêver que, lors de la prochaine édition de Viva for Life, tous les animateurs et toutes les animatrices, au moment où la diffusion commencera, décident de faire grève et, plutôt que d’en appeler à la générosité du public, invitent ce dernier à exiger des autorités publiques qu’elles assument à nouveau leurs responsabilités…

PS : pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir cette réflexion, voici quelques articles utiles :

–  https ://vivre-ensemble.be/IMG/pdf/2015-05-pauvrete-medias.pdf

–  http://www.intermag.be/images/stories/pdf/rta2014m11n2.pdf

–  https ://gsara.tv/causes/viva-for-life-a-t-raison-detre/

–  http://www.intermag.be/images/stories/pdf/rta2017m01n1.pdf

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