Carte blanche: pourquoi la statue de Léopold II a été déboulonnée

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Régulièrement, le débat sur le passé colonial de la Belgique refait surface. Certains milieux, et pas seulement congolais, dénoncent notamment la présence de statues de Léopold II dans l’espace public. Encensé comme le «Roi bâtisseur» par les uns, dénoncé comme le «Roi colonisateur» voire «génocidaire» par les autres, le règne de Léopold II suscite toujours la controverse. A l’instar de l’auteure de cette carte blanche, ses détracteurs lui opposent volontiers la figure de Patrice Lumumba…

Voici la carte blanche de Mireille-Tsheusi Robert

Cette nuit, le buste de Léopold II est tombé de son piédestal en plein milieu du parc Duden à Bruxelles. De mémoire de colon, on n’avait jamais vu une chose pareille ! Mais qui l’a déboulonnée ? Qui s’est rendu coupable de cet acte historique qui ne va pas tarder à être condamné par les petits-enfants des colons ? C’est le poids du crime contre l’humanité qui a été commis contre les Congolais qui a eu raison du pauvre buste, le voilà le coupable, Léopold II lui-même.

Les statues de Léopold II sont pour moi des symboles de la mort, ils m’ont horrifiée pendant toute mon enfance et je suis loin d’être la seule dans ce cas !

Si vous avez suivi l’actualité, vous savez qu’aux Etats-Unis et en France notamment, ce type d’action symbolique s’est déjà produit et, qu’en Belgique, il y a dix ans déjà, l’auteur Théophile de Giraud peignait la statue équestre du roi « bâtisseur » en rouge vif, symbolisant le sang versé par les Congolais.

« Africide »

Qui supporte encore ces monuments triomphants qui nous narguent après avoir tué ? Pas moi !

Pourquoi suis-je offensée par ce vestige colonial ?

Ai-je le droit de dire – à l’instar de nombreuses sources très sérieuses et officielles – qu’en tant que Belge, je qualifie l’action léopoldienne au Congo de crime contre l’humanité ? Oui, les Noirs sont humains, n’en déplaise à l’enseigne de vêtement H&M qui préfère nous qualifier de singe. L’action léopoldienne au Congo belge a donné lieu à un « africide », faut-il célébrer cet homme ?

Ai-je le droit de dire, après Louis-Georges Tin et Rokhaya Diallo, que le travail forcé organisé dans la colonie était de l’esclavage ? Et par conséquent, quiconque désapprouve l’esclavage en Libye devrait aussi désapprouver l’esclavage colonial belge au Congo.

Maintenir ce « Roi de pierre », c’est promouvoir son action criminelle. C’est cautionner la mort pour l’enrichissement exagéré de la Belgique et de ses familles politiques régnantes. Ce n’est plus un secret mais peut-être juste un tabou : les huileries du Congo pour les industries cosmétiques ou l’extraction du caoutchouc pour le quasi-monopole de la fabrication des pneus des automobiles de l’époque ont enrichi des « blancs » et tué des « noirs » tout au long de cette colonie d’exploitation sauvage et meurtrière.

Alors, que faire de ces vestiges du passé ? Les mettre dans un musée anticolonial pardi !

Une génération se lève

Trop souvent, nous adulons des hommes et des femmes qui ont pourtant été emprisonnés, hués, désapprouvés ou diabolisés pour des actes jugés répréhensibles. Nelson Mandela, Angela Davis, Ghandi, etc ; N’avez-vous jamais fait référence aux citations philosophiques et profondes de l’un d’entre eux, pour briller en société, sur les réseaux sociaux ou à l’entame de votre mémoire de fin d’études ?

Alors, pourquoi les Afro-Belges et leurs allié.e.s auraient tort de suivre leur exemple ? L’action des associations afro-descendantes (ou « Noires ») n’est pas très différente de celle des figures afro-américaines qui ont milité pour les droits civiques ou contre l’apartheid et qui sont encensées aujourd’hui par de nombreux Occidentaux. C’est hypocrite de réciter les citations de Martin Luther King et de critiquer les militants afro-belges !

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«Erigeons Lumumba ! »

Je paraphrase Louis-George Tin en disant que si vos héros sont nos bourreaux, comment améliorer le vivre ensemble ? Nous savons aujourd’hui que Lumumba a été assassiné suite à l’action coordonnée de la Belgique et des Etats Unis, pour garantir les intérêts occidentaux et belges en particulier. Qu’il est devenu un symbole international de lutte pour la justice des peuples opprimés. Qu’attendons-nous pour le célébrer à notre tour ?

Que les racistes le soient moins ? Que les comptes en banque des enfants et petits-enfants de coloniaux se vident avant qu’ils ne soient contraints de contribuer à une réparation judiciaire et financière ? Ou alors, nous attendons que les responsables politiques belges comprennent l’offense qui nous est faite. L’attente est trop longue, personnellement, je n’attends plus rien ni personne. Je m’inspire de Laura Nsengiyumva, cette artiste qui propose un saint Nicolas féminin, afro-descendant et sans Pierrot-Le-Noir (Père Fouettard/Zwarte Piet) : Queen Nikkolah.

Il n’est plus possible d’attendre, les blessures ne se referment pas. Saviez-vous par exemple que près de 70 % des jeunes entrepreneurs d’origine africaine préfèrent quitter la Belgique lorsqu’ils veulent créer leur entreprise et des emplois, tant le racisme les a dégoûtés du plat pays qui est pourtant le leur ? (cf. La Couleur du Risque Sarah Demart et Mireille-Tsheusi Robert, BePax ASBL, 2017 ou Créer en Post-colonie, voix et dissidences congolaises, par Demart et G. Abrassart, 2015).

Alors, fallait-il déboulonner la statue de Léopold II ? Discutons-en lors de débats et écrivons l’histoire ensemble chers compatriotes ! Dans tous les cas, je pense que la statue de Lumumba mérite une place de choix. C’est pourquoi, je soutiens l’artiste Pitcho Omba Konga et son spectacle Kuzikuliza qui traite de cette thématique avec panache le 17 janvier à Bruxelles. Dans la foulée, l’association Bamko inaugurera la Place Lumumba Itinérante, avec une statue grandeur nature, dans la galerie Ravenstein, le 21 janvier 2018. La vision congolaise de notre passé commun, c’est cela aussi l’histoire !

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