Lettre à Donald Trump, «bébé-cyclope de l’Amérique»

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Cher Donald,

Je vous écris depuis Calcutta, où je suis en résidence d’écriture pour une dizaine de jours. N’entendez pas des bruits de chaines ou de bracelet électronique d’un ressortissant assigné à une résidence surveillée chez les Indiens. C’est en toute liberté que je me penche comme un arc, non pour vous lancer des flèches, mais pour vous parler sincèrement, comme on pourrait le faire à un jeune ami en difficulté, à un petit frère troublé, ou encore, pourquoi pas, à un nourrisson pas encore sevré. Depuis votre élection aux États-Unis qui vous a révélé au plus grand nombre, je ne peux m’empêcher de voir en vous un nourrisson tourmenté s’attaquant à son berceau, à son biberon, à sa couche et à ses jouets. Ma vision peut être trompeuse, mais elle m’obsède assez pour provoquer chez moi une grande vague de compassion. C’est curieux, cher Donald, de me retrouver dans le bouillonnement d’une ville aussi loin de chez moi, pour méditer sur votre situation, alors que des personnalités, des voix diverses et variées s’en prennent déjà à vous, touchées qu’elles sont au plus profond d’elles-mêmes à cause de vos dérapages et de vos déclarations indigestes. Vos propos irresponsables n’auraient dû en rien vous engager, car vous représentez, selon moi, le plus ancien et le plus gonflé bébé de l’Amérique.

Rien ne m’oblige à réagir à un énième de vos coups de tête. Il se trouve, par le plus beau des hasards, que je suis issu d’un de ces pays qui a traversé votre bouche par l’injure. Qu’est-ce qu’un poète a à dire à un milliardaire misérable prêt à décharger son revolver sur l’arc-en-ciel qui souffrirait selon son prisme d’un problème de couleur ? Les différences semblent vous jouer bien des tours et à partir du moment où ce n’est pas blanc, ça vous paraît suspect. Vous ne reculez devant aucune généralité. La complexité du monde ne semble vous inviter à la moindre souplesse du regard. Quand on regarde votre vision, ça donne matière à penser, elle est dure, elle d’une opacité imperméable à la lumière.

Votre pensée sent mauvais

Beaucoup de gens pensent que vous ne pensez pas, et préfèrent se taire en attendant que passe le cauchemar que vous incarnez. Le problème, c’est que vous pensez, mais votre pensée sent mauvais. Vous avez réussi l’exploit de rendre irrespirable l’environnement à coups de tweets, de la pensée minute.

Vous avez cette manie de vous agiter, de vous emporter et surtout de vous contredire. Avec vous, un jour la Terre est ronde, le jour suivant, elle est plate et penchée comme un terrain de golf. Vous regardez le monde d’un seul œil parce que vous croyez viser le trou. Ensuite, vous ne ratez une seule occasion pour vous réfugier dans les trous de mémoire, en prétextant que vous n’aviez pas dit ceci, pas dit cela. Vous jouez à la roulette russe depuis votre arrivée au pouvoir, votre nouvelle insulte n’est pas une atteinte aux peuples, vous avez commis un attentat contre vous-mêmes. Pour brasser davantage la substance qui vous travaille, vous qualifiez « pays trou de merde » tout ce qui parait noir, bleu, arabe à votre « œil ».

Vous êtes ce qu’on appelle en Haïti une Belle merveille, une catastrophe Monsieur le président.

Entre approximation et coup de gueule, vous avez réussi à vous faire élire président des Etats-Unis d’Amérique en racontant des bobards, en proférant des bombes sans trop y croire, « bulshit » comme on dit chez vous. Vous entendre dire « pays trou de merde », ne devrait étonner personne, parce que vous pataugez dans l’univers scatologique en permanence. C’est votre passion, la merde, on dirait votre potion magique. You are in your plate.

Le suppositoire de l’Amérique

Parlant de votre femme, vous avez raconté à un public qui ne vous a rien demandé, « que Melania ne pète pas ». Ah, quelle belle échappée poétique ! On ne sait pas trop si vous représentez une Amérique constipée, en tout cas, une chose est claire, si votre prédécesseur était le pansement de l’Amérique, vous en êtes son suppositoire.

En vilain petit canard, vous êtes Donald, non pour être au service d’un rêve, mais simplement pour garantir sur la toile, le destin animé de tout un peuple que vous marinez dans la boue depuis votre installation à la maison blanche. Comment une si grande puissance peut-elle en arriver là, avec à sa tête un capitaine de naufrage alors que le paquebot était déjà en grande détresse ?

Je vous écris ces mots que vous ne lirez sûrement pas. Je les formule comme pour dresser un pont et une nouvelle solidarité entre les pays qui ne doivent pas se laisser choir sur le simple projet d’un homme. Car après tout, ces pays sont dans votre viseur, leurs concitoyens des cibles possibles. Si votre peuple vous laisse faire, particulièrement ceux qui vous ont élu, comme l’a si bien souligné Raoul Peck, ils seront complices.

Dans ces circonstances, une simple berceuse ne ferait pas l’affaire. La lettre vaudra ce qu’elle vaudra… Une marque d’attention au bord du monde, une petite pierre contre la tromperie-tower, un pet dans le cosmos.

>>> La critique de « Belle Merveille », le premier roman de James Noël

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