Que faire des 10.000 heures de vie scolaire d’un enfant?

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Si l’on vous confiait 10.000 heures de la vie d’un enfant, qu’en feriez-vous ? Cette question peut paraître rhétorique. Elle nous est pourtant posée dans le cadre du Pacte pour un enseignement d’excellence. A nous ? Oui, à nous citoyen·ne·s de Belgique francophone qui, depuis l’instauration de l’obligation scolaire, avons tacitement renouvelé la décision de confier 10.000 heures de la vie de nos enfants de 6 à 15 ans à cette forme singulière d’éducation qu’est l’école.

10.000 heures, ce n’est pas rien. Ce n’est d’ailleurs qu’une estimation minimale, qu’on obtient en additionnant 1h30 de cantines et récréations quotidiennes aux 7.700 heures de cours. 10.000 heures, c’est environ un cinquième du temps de vie que les jeunes ne passent pas à dormir entre leur 6e et leur 15e anniversaire (et probablement un quart si l’on compte le temps de travail scolaire à domicile). Et c’est à nous, citoyen·ne·s, que revient en dernier ressort le pouvoir d’accroître ou réduire ce volume, et de dire ce qu’il y a lieu d’apprendre et de vivre durant ce « tronc commun ».

Des propositions timorées

Mais quand avons-nous débattu en profondeur, globalement et sans tabou de l’usage de ce temps considérable ? Quand avons-nous organisé sur cette question un large débat public mettant en dialogue toutes les composantes de notre société ? Jamais depuis la réforme du rénové. Le processus du Pacte était l’occasion rêvée d’ouvrir un tel débat. Mais ses pilotes et négociateurs ont voulu éviter que le débat s’enflamme et embrase l’ensemble de la société. Ils l’ont balisé par des propositions.

Ces propositions sont timorées. Pouvions-nous attendre autre chose d’un processus qui a escamoté un débat en profondeur sur les finalités de l’éducation et laissé l’essentiel des arbitrages aux mains des fédérations de pouvoirs organisateurs et des syndicats enseignants, principaux gestionnaires du système scolaire depuis des lustres ? Comment espérer ainsi déboucher sur un projet ambitieux et mobilisateur ? Comment imaginer rompre avec le vieux cadre scolaire, fait de découpages disciplinaires et de guerres de tranchées entre ces disciplines ?

Gare à un amendement à la marge

A l’heure où les propositions relatives au contenu du tronc commun aboutissent au Parlement, il n’est pas trop tard pour ouvrir le débat à l’ensemble des citoyens, élaborer un projet éducatif ambitieux et le traduire dans des grilles horaires et des référentiels novateurs. Le Parlement ferait une grave erreur s’il se contentait de choisir l’un des scénarios proposés et de l’amender à la marge. Il ne faut pas laisser passer l’occasion de repartir d’une page blanche, de discuter en profondeur des finalités de l’éducation et d’impliquer dans le débat toutes les composantes de la société.

Nul doute que la société belge francophone est partagée sur le projet éducatif à privilégier. Mais vouloir un tronc commun enrôlant tous les jeunes de notre société suppose de définir collectivement les finalités de cette éducation commune. Celles-ci ne peuvent se limiter à vouloir égaliser les chances de chaque individu dans la compétition organisée par le système économique. Notre priorité commune ne peut être de décrocher une meilleure place pour notre pays dans la compétition économique mondialisée… et pour notre système scolaire dans les évaluations PISA. Pour nombre d’acteurs, les priorités sont pourtant celles-là, même s’ils les enjolivent de citoyenneté, de coopération ou d’esprit critique, bijoux de pacotille.

Pouvoir changer de paradigme

Nous ne pouvons nous satisfaire de tels objectifs. Car nos enfants et petits-enfants hériteront du monde problématique que nous leur laissons. Pour y vivre, ils auront besoin de hautes valeurs et compétences, mais pas de celles généralement associées aux performances économiques ou à la résolution technique de problèmes. Pour sortir l’humanité du système dont accouche la modernité, il leur faudra être capables de changer de paradigme et de vision d’avenir, de valeurs et de désirs. Confrontés à un système qui a libéré les forces du marché et les désirs de toute puissance de l’être humain, emportés dans ce système qui ne cesse de s’accélérer et d’accélérer nos vies, d’accroître les inégalités, d’épuiser la planète et les êtres vivants qui l’habitent, et peut-être à terme de déposséder l’humain de son libre arbitre, ils auront besoin de remplacer la quête de toute-puissance par la mesure en toutes choses, l’inflation des désirs par la sobriété, la tolérance par la fraternité, l’aide ponctuelle par la solidarité structurelle, l’égalité des chances par la réduction drastique des inégalités de pouvoir, de reconnaissance et de revenus, l’innovation aux mains du marché par l’innovation d’intérêt général, la gouvernance technocratique par le gouvernement politique et démocratique. Ainsi peut-être seront-ils en mesure de s’émanciper collectivement du système généré par la modernité et notre incurie.

Reprendre le contrôle

Nous sommes de plus en plus nombreux à penser qu’il faut reprendre le contrôle de ce système aliénant et déshumanisant. Nous savons que cela passe par l’invention de nouvelles formes démocratiques à diverses échelles. Mais aussi par une tout autre école qui aurait pour priorité d’apprendre à chacun·e à s’émanciper des pouvoirs, à traiter tout autre humain comme un égal, à se sentir d’abord membre de l’humanité plutôt que d’un sous-groupe en compétition avec les autres, à participer aux décisions démocratiques orientant la suite de l’aventure humaine.

Les propositions de grilles horaires déposées par le Gouvernement paraissent vraiment sans rapport avec ces défis gigantesques. Qu’est-ce qui justifie par exemple que les mathématiques y occupent presque autant de place que le français, que le volume d’heures affectées aux langues étrangères y soit augmenté de 150 % par rapport à la situation actuelle tandis que les cours focalisés sur les questions humaines et sociales restent stables et n’occupent pas plus de temps que ces langues étrangères ? Comment justifier que le corps et son langage continue à n’être pris en compte que lors de 2 ou 3 périodes de cours hebdomadaires d’éducation physique, ou que le découpage disciplinaire continue à servir d’armature principale à la grille horaire au détriment de projets transversaux suffisamment amples pour avoir du sens pour les jeunes, stimuler leur motivation et leur plaisir d’apprendre, et les ouvrir à la pensée complexe ? Et comment accepter que l’école soit si peu conçue comme un lieu de vie où l’on expérimente déjà les valeurs et comportements que les futurs adultes devront adopter pour relever les défis évoqués plus haut ?

Interpeller le parlement

Nous sommes de plus en plus nombreux et nombreuses à vouloir faire advenir un tout autre monde. Mais être citoyen·ne, c’est être conscient·e que ce monde nouveau ne peut émerger sur la base des seules stratégies individuelles ou initiatives locales, et qu’il faut des réponses collectives à des échelles plus larges, celles de la Belgique francophone d’abord, et du monde ensuite. C’est savoir interpeller nos représentant·e·s politiques quand l’enjeu est crucial.

Interpellons le Parlement pour qu’il rouvre le débat et fasse de la Politique avec un grand P. Pour qu’il dégage avec nous une voie alternative là où beaucoup affirment qu’il n’y pas d’alternative, et prenne des décisions rompant avec les vieux cadres et les logiques dominantes. Car rompre est nécessaire. Il n’est plus temps de rénover l’école. Il faut la repenser en profondeur. Parce qu’elle n’a pas tenu nombre de ses promesses. Parce qu’elle participe à la reproduction d’un système dont il faut se défaire. Parce qu’elle n’est plus à la hauteur des défis de notre monde, si différent du monde qui l’a enfantée.

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