Remplacement des F-16: comment le F-35 est devenu un appareil «incroyable»?

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Invité par l’ambassade américaine à Bruxelles pour participer à une présentation sur le sujet, le chef de l’armée de l’air des Pays-Bas, le lieutenant-général Dennis Luyt, s’est exprimé en ces termes à propos du chasseurs-bombardiers F-35 : «  C’est incroyable tout ce que cet avion peut apporter au combat et sur le terrain  » (1).

Quelques jours plus tôt, la presse belge relatait les pressions exercées, au travers d’une lettre adressée au ministre de la Défense nationale, par le secrétaire américain à la Défense Jim Mattis en faveur de l’appareil.

En novembre 2017, lors d’une conférence auprès d’étudiants de l’Université catholique de Louvain-la-Neuve, un chargé d’affaires de l’ambassade des Etats-Unis, Matthew Lussenhop, évoquait le fait que le F-35 devenait un « standard » en Europe.

En octobre 2016, le ministre de la Défense nationale Steven Vandeput se rend en Norvège où il s’enquiert du remplacement des F-16 dans ce pays par des F-35. Dans ce contexte, la presse belge se fait l’écho des propos rassurant des autorités norvégiennes à l’égard de l’appareil.

En 2015, l’ambassadrice américaine enjoignait par ailleurs la Belgique à dépenser plus pour sa défense dans un article publié dans la presse quotidienne.

Un discours sur mesure

Ces discours contribuent non seulement à faire du F-35 un candidat « légitime » au remplacement du F-16 mais aussi à justifier l’augmentation des dépenses militaires décidées par l’actuel gouvernement belge. Plus encore, le coût politique de ces discours de justification pour le gouvernement belge est nul puisqu’il est assuré par des lobbyistes étrangers. Ceci explique peut-être pourquoi les partis de la majorité n’ont pas désiré soutenir une proposition de lois Ecolo-Groen visant à mieux encadrer les pratiques de lobbying dans le domaine des achats militaires.

Il faut ensuite noter que ces discours sont dans la continuité directe de ceux qui ont fait du développement et de l’acquisition du F-35, ainsi que de tant d’autres matériels militaires de pointe, une « nécessité » aux Etats-Unis. Depuis de nombreuses années, des experts ne cessent de vanter les mérites réels ou supposés de ces équipements dans des discours portant sur la «  révolution dans les affaires militaires  », les «  opérations basées sur les effets  » ou encore sur la «  guerre réseau-centrée  ».

Un milieu fécond

Lorsque l’on y regarde de plus près, on constate que beaucoup de ceux qui produisent ces discours sont liés aux industries et aux institutions militaires désireuses d’acquérir davantage d’équipements. On trouve parmi ceux-ci des experts travaillant dans des think tanks financés par l’industrie de défense et les forces armées (tels que l’American Enterprise Institute, le Center for Security Policy, le Center for Strategic and Budgetary Assessment ou la Rand Corporation), des chercheurs directement issus des centres de recherches de ces mêmes forces armées (l’Office of Net Assessment ou, pendant un temps, l’Office of Force Transformation), d’anciens officiers qui se reconvertissent en tant que conseillers pour l’industrie de défense ou pour des sociétés de consultance qui vendent leurs services aux forces armées (telles que CACI International ou Science and Applications International Corporation). Grâce au processus de la « revolving door », par lequel des employés passent assez aisément du secteur privé au secteur public et inversement, ces discours circulent d’autant plus facilement dans le monde de la défense.

Un problème politique

Par le biais de ces processus, l’industrie de la défense contribue à la privatisation de la sécurité – un phénomène qui ne concerne donc pas uniquement les agissements des sulfureux mercenaires de Blackwater (devenue Academi) ou les logisticiens d’Halliburton et de Kellog Brown and Root en Irak. Pour la littérature critique, ce même processus s’est traduit par l’accaparement des ressources étatiques au profit des puissantes industries de défense (2). Pour notre propos, le problème n’est pas uniquement d’ordres éthique et économique. Il se pose aussi sur le plan politique. Les analyses sur la sécurité internationale produites dans le contexte évoqué ci-dessus se trouvent saturées de propos faisant échos aux discours financés par l’industrie de défense et par les institutions militaires. Or, ces discours décrivent superficiellement, voire pas du tout, les dimensions politiques inhérentes aux questions de sécurité – ce qu’illustrent aussi les éléments du plan stratégique de la Défense nationale belge qui concernent l’environnement international et sont censés justifier les 10 milliards d’euros de dépense en matière d’armement. Par ailleurs, ils taisent les effets déstabilisants qui découlent de l’usage de la force (en dépit du catastrophique précédent irakien remontant à 2003 et dont les effets se font toujours sentir). Plus encore, ils éludent la question de la course aux armements liée à la recherche d’innovation effrénée en matière d’armement. Dès lors, assez logiquement, le F-35 est un appareil « incroyable » car il est parfaitement adapté à une vision des problèmes de sécurité internationaux qui a été construite par ceux qui ont tout à intérêt à le vendre.

(1) Belga, « Remplacement des F-16 – Le F-35 est bien plus qu’un avion de chasse, pour le chef de l’armée de l’air néerlandaise », Metro, 31 janvier 2018.

Thomas Frank, The Wrecking Crew. The American Right and the Lust for Power, Londres, Harvill Secker, 2008, pp. 22-23 et p. 151.

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