Journée des droits des femmes: «Si les petits cochons ne vous mangent pas…»

Le 8 mars est la journée internationale des droits des femmes.
Le 8 mars est la journée internationale des droits des femmes. - BERTRAND GUAY/AFP.

Il y a quelques mois que #metoo s’est déclaré. Pour cette journée internationale des droits des femmes, nous avons décidé cette année de ne pas faire, comme d’autres fois, une ode fracassante et forte, mais périssable, à la femme. Un effet « wouaw » intéressant mais qui nous permettait peut-être de nous en tirer à bon compte : « Voilà, la femme c’est bon, on a fait ce qu’on devait, on y repensera l’année prochaine ». Nous ne ferons donc pas de journal spécial ce 8 mars 2018. Mais en écrivant et publiant ce seul texte, nous voulons prendre un engagement et marquer notre volonté de le tenir, sans tralala, sans poudre aux yeux : faire de la femme l’affaire de tous, et un combat de tous les jours. Aujourd’hui, demain et encore après-demain.

«  V ous irez loin si les petits cochons ne vous mangent pas.  »

Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef. © Dominique Rodenbach.
Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef. © Dominique Rodenbach.

C’est par cette phrase que mon grand-père a accueilli l’annonce de mon engagement au Soir. Penché comme chaque jour sur ce journal dans lequel il avait appris à lire, ce fils d’un paveur et d’une femme illettrée cachait, sous cette phrase étrange et qui se voulait mise en garde, la fierté d’un homme né dans une famille ou l’on ne parlait que le wallon.

Petits cochons ? Jamais un seul instant je n’ai pensé que ces choses roses et grassouillettes, ces supposés prédateurs, amateurs de la chair des jeunes filles, pouvaient être « des hommes ». Des patrons acariâtres, des collègues intraitables, mes propres défauts, oui, pouvaient me menacer dans ce nouveau monde, mais jamais je n’ai imaginé que mon grand-père rangeait les « hommes » au rang des périls. À raison d’ailleurs, car jamais ce ne fut le cas.

Et pourtant, aujourd’hui, depuis l’affaire Weinstein, « les petits cochons qui vont nous manger », les « porcs qu’il faut balancer », sont ces hommes – certains, évidemment, pas tous – qui empêchent les femmes, si pas d’aller loin, d’aller bien, ou d’aller tout court.

Balance tes petits cochons ? Je suis d’autant plus mal à l’aise face à cette prise de conscience tardive que j’ai été confrontée, depuis le #metoo , à la détresse, la colère et la revendication de jeunes consœurs, ces jeunes femmes de 20 et 30 ans, nées dans cette égalité des sexes qui me paraissait si évidente et si conquise : elles se révélaient soudain violemment féministes, se disant très soulagées de l’éclatement d’une bulle de silence, d’hypocrisie et d’oppression, venue finalement assez étrangement d’Hollywood.

Quel combat, que de maltraitances

Femme, en Belgique, au XXIe siècle ? Leur combat, aujourd’hui, c’est la lutte contre le sexisme ordinaire, le harcèlement de rue et le mépris machiste. Elles se battent pour qu’on apprenne, dès le plus jeune âge, aux gamines à se faire respecter, pour que la notion de consentement s’impose à tous et toutes.

Histoire de trouver l’explication d’une sorte d’aveuglement, j’ai replongé dans mon histoire et ce qui, de ce point de vue, a été un parcours « de rêve » qui démarre par ce grand-père étonnant, car extrêmement strict d’apparence mais fondamentalement émancipateur. Sa fille – ma mère – reçut ainsi de lui deux éléments clés de l’égalité hommes femmes – qui n’était même pas une préoccupation à l’époque : la gestion de son argent – il l’émancipa à 18 ans pour qu’elle puisse être responsable financièrement –, et de sa sexualité. Un élément fondamental vint se joindre à la panoplie de cette jeune femme des années 50 : le permis de conduire.

La route était alors tracée : celle de la normalité d’un être humain qui gère ses avoirs, son intimité, sa liberté d’aller et venir. «  Une femme de tête  » disaient certains alors, «  une exception  » renchérissaient d’autres. Non, une femme libre qui transmit à ses deux filles cette solidité intime : la légitimité de ce qu’on est, ni plus ni moins que « l’autre », le garçon, l’homme. Le tout sans fierté, défi ou revanche, sans même s’interroger sur l’éventuel risque de soumission à celui qui fut perçu d’emblée et pour toujours comme un égal, un partenaire.

Soumission, dépendance ? Inconnues au bataillon, un « non sujet », circulez, il n’y a rien à voir.

Pas un « problème », un fait

Aujourd’hui, je me dois de constater que j’ai bénéficié d’un alignement exceptionnellement favorable des astres. Pas un parcours bordé de fleurs, mais d’hommes et de femmes qui n’ont jamais fait vaciller cette assise identitaire, cette certitude qui rend légère, sereine et sans complexe : être une femme n’est pas un « problème », c’est un fait, une différence certes, mais toujours un plus sur le chemin qu’on trace goulûment.

Balance tes petits cochons ? Avec un diplôme universitaire, en étant blanche, en recevant un travail salarié dès 23 ans, en me déplaçant en voiture, en travaillant dans une entreprise truffée de progressistes : j’avais évidemment quasi-tout « OK » dans la « check-list » des critères qui réduisent le risque « féminicide », et cela dès le début.

Ajoutez-y la rencontre de femmes aux profils forts, qui tatouent en vous cette liberté d’être et d’expression, pour la vie : la directrice de l’école primaire, puissante et gestionnaire, la prof de français rebelle et conquérante, une cheffe de service politique, quasi-rédactrice en chef, à l’époque où on comptait les filles sur les doigts d’une main dans les rédactions., etc.

La première rédac’cheffe

Et des hommes, tant d’hommes qui vous considèrent d’emblée comme un « actif », pas un passif, mais surtout vous voient comme pareilles aux autres (les hommes), « la » membre d’une équipe à part entière, une journaliste qu’on envoie en reportage et qu’on promeut. Je suis devenue la première femme rédactrice en chef d’un quotidien en Belgique, sans le savoir : ce sont les étudiantes venues m’interroger sur le « phénomène » qui m’ont fait réaliser ce que mon administrateur délégué avait eu la très bonne idée de ne jamais mettre en avant, ni alors, ni plus tard. Signant un choix professionnel, et non le bonus qui serait dû au « genre ».

Mais l’évidence est là : ce parcours de femme qui croyait ne pas avoir besoin du féminisme, ne doit rien à elle, mais tout aux autres. Aux lois, aux hommes et femmes – dans la politique, les associations, les syndicats, les rues –, qui se sont battus. Aux parents, à l’école, aux livres lus, aux films vus, aux œuvres d’artistes dans les musées, aux chef(fe)s ou – pour paraphraser l’écrivaine Leila Slimani – aux informateurs qui ne monnaient pas des scoops contre des gâteries, aux collègues qui vous appellent par votre prénom même quand vous n’êtes pas là, et non en utilisant vos seins, votre sexe ou votre cul, au choix.

« No pasaran »

Ne soyons pas hypocrites : les indignations dans la foulée des affaires Weinstein & Cie sont déjà retombées. Quel parti politique aujourd’hui en a vraiment fait son cheval de bataille ? De nouvelles lois ou règlements peuvent certes exister, mais l’arsenal est déjà très complet en Belgique, avec les quotas, les gardes alternées, la loi anti sexisme désormais. Ce sont les mentalités qui sont en cause. Le combat pour les femmes rejoint toutes les revendications de diversité, les luttes antiracistes et se mène dans l’éducation.

Il dépend aussi de la volonté de chacun, là où il est, de dire « No pasaran ». Je vous invite à vous demander, comme je m’engage aujourd’hui à le faire : où serai-je dans un an, dans un mois, quand, dans mon entourage, au boulot, un patron engagera « des petits culs » à la téléphonie, ou convoquera « Gros seins » à la réunion marketing ? Dans le camp de ceux et celles qui rient, qui font comme s’ils n’avaient rien entendu ou qui disent « Halte là », au risque de passer, eh oui, pour des « mal baisé(es) » ?

«  En moi, homme ou femme, palpite la peur de toutes celles qui dans les rues de milliers de villes du monde, marchent la tête baissée.  » Ces mots revisités de l’écrivaine Leila Slimani, nous serviront de « post-it ».

Ce texte est dédié aux femmes, à mon grand-père Fernand Genon, et à tous ces hommes, très nombreux, qui considèrent les femmes comme leurs égales. Cela n’a hélas toujours rien d’évident et donc, pour cela, merci. Infiniment.

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