Pourquoi il convient d’interrompre la procédure sur le remplacement du F-16

Les F-16 de l’armée belge sont engagés dans de nombreuses zones de guerre depuis quelques décennies. Le dossier semble échapper aux décisionnaires politiques.
Les F-16 de l’armée belge sont engagés dans de nombreuses zones de guerre depuis quelques décennies. Le dossier semble échapper aux décisionnaires politiques.

Ces 20 et 21 mars 2018, en commission de la Défense et en séance plénière de la Chambre, le ministre de la Défense, Steven Vandeput (N-VA), s’est expliqué sur deux études de Lockheed Martin selon lesquelles les chasseurs-bombardiers F-16 qui équipent la Composante Air de l’armée belge pourraient être prolongés de plusieurs années : six, voire vingt-sept. Ce nouvel épisode vient s’ajouter à la liste déjà longue des rebondissements que connaît la procédure de remplacement du F-16, et qui s’apparente désormais plus à un feuilleton télévisé qu’à une procédure de politique publique menée en bonne et due forme. À ceci près que ce nouvel épisode met précisément le doigt sur le principal défaut de la procédure : la confiscation manifeste de tout débat politique.

Un ministre affaibli

Si les études de Lockheed Martin, dont les résultats ont été très prestement relativisés sur le registre du bon sens par le colonel Van Pee (le responsable militaire de la procédure de remplacement), provoquent de tels remous aujourd’hui, c’est parce qu’elles peuvent remettre en question un des rares arguments avancés pour justifier l’idée même de remplacement des chasseurs-bombardiers belges : ceux-ci sont vieux, ils vont tomber en morceaux, s’écraser sur vos maisons et la Belgique sera ridicule. Sans vraiment pouvoir se prononcer sur la pertinence ou la non-pertinence des études de Lockheed Martin, on comprend que leur seule existence pourrait rendre caduc l’argument « vieillesse ». Si, par ailleurs, ces études sont si peu crédibles, comment expliquer que le général Vansina, commandant de la Composante Air, aurait demandé à Lockheed Martin d’arrêter de les produire ? Le Premier ministre a exigé qu’une enquête soit ouverte afin que toute la lumière soit faite sur ces derniers développements. Dans ces conditions, il semble clair que le ministre de la Défense, le responsable politique de cette procédure, se trouve affaibli.

Un élément clé du programme de Défense

Le gouvernement Michel avait fait du remplacement des chasseurs-bombardiers de la Composante Air un des éléments clés de son programme en matière de défense. La mise en œuvre pratique de la procédure est assurée par une cellule d’officiers des forces armées. C’est cette cellule qui a entre autres rédigé les demandes d’information aux agences gouvernementales représentant les candidats au remplacement, de même que l’appel d’offres publié au printemps 2017. C’est cette même cellule qui traite depuis février 2018 les deux réponses reçues à cet appel d’offres, l’offre française faisant l’objet d’une analyse juridique séparée par le gouvernement. Pratiquement parlant, cela signifie qu’une portion majeure du processus décisionnel concernant le remplacement des F-16 est prise en charge par des techniciens. Ces techniciens, jusqu’à présent, n’ont été capables que d’offrir des fondements techniques à ce remplacement.

Un usage frénétique sur tous les fronts

Outre la question de la vieillesse, c’est également d’utilité dont il doit être question. On note ainsi que le démarrage de la procédure de remplacement des F-16 s’est accompagné d’un usage manifestement frénétique de ceux-ci. Ces quatre dernières années, les chasseurs-bombardiers belges ont ainsi mené des opérations en Afghanistan, en Irak et en Syrie et dans la Baltique. Régulièrement, des informations relatives à ces engagements ont été relayées dans les médias, offrant à la force aérienne une visibilité inédite et contribuant largement à mettre en avant l’utilisation des chasseurs-bombardiers.

Est-ce que, pour autant, l’utilisation fait l’utilité ? Dans le cas de l’Irak, les inquiétudes de l’opposition, des mouvements pacifistes et des observateurs internationaux quant aux risques que les bombardements faisaient peser sur les populations civiles n’ont donné lieu à aucune réévaluation politique de l’engagement. Certaines des décisions d’engagement ont, elles, été prises à rebours du droit international : il reste toujours à établir à quel titre la Belgique peut intervenir en Syrie. Fondamentalement, c’est comme si ce qui importait ces dernières années était la mise en conformité indiscutée de la Belgique avec ce que ses alliés attendent d’elle. Rappelons enfin que le bilan des actions militaires menées par la Belgique et ses alliés ces dernières années est loin d’être brillant. L’Irak est en guerre, avec des périodes d’intermittence, depuis 1991. Cela fait également plus de dix-sept ans que des troupes étrangères sont déployées dans un Afghanistan à l’avenir toujours aussi incertain. L’intervention de l’Otan en Libye a, elle, indiscutablement contribué à déstabiliser cet État. Par ailleurs, il reste à prouver que la musculation militaire des uns et des autres est la solution à la crise entre la Russie et les États-membres de l’Otan. Les tensions entre ces acteurs ne trouveront de solutions qu’à travers la diplomatie. Aussi, si l’utilisation de la flotte de chasseurs-bombardiers belges ne fait aucun doute, ni la cellule chargée de son remplacement – ni même le gouvernement – ne semblent en capacité de produire une réflexion quant à son utilité au-delà de celle découlant des engagements pris à l’Otan.

Un plan à dix milliards d’euros

La procédure de remplacement des F-16 s’intègre dans un plan de dépense de près de 10 milliards d’euros, sous la forme d’acquisition de nombreux équipements neufs. Pour justifier ces dépenses, la Défense s’appuie à nouveau quasi exclusivement sur les recommandations de l’Otan de revoir les dépenses militaires à la hausse. À ce titre, l’Alliance atlantique endosse dans le domaine militaire le rôle que les agences de notation internationale ont dans le secteur économique. La conséquence sur le débat politique est en ce sens particulièrement inquiétante : ce dernier est éteint au profit de la mise en conformité à des injonctions extérieures peu discutées et à un cahier des charges technique. Enfin, il faut garder à l’esprit que les importantes dépenses consenties aujourd’hui sont, quoi qu’il arrive, appelées à être assumées pour de nombreuses législatures à venir.

C’est là sans doute la principale inflexion que connaît la politique belge de défense depuis plusieurs années : elle n’est plus politique. Les moyens militaires seraient-ils désormais en train de dicter les choix et non l’inverse ? Depuis quand dans ce pays est-ce un rapport technique sur la carlingue d’un avion qui seul peut provoquer un tel séisme ? Le blocage du débat politique est tel que les seules discussions qui restent possibles sont d’ordre technique.

Les problèmes de sécurité et de défense, il ne faut pas l’oublier, sont d’abord des problèmes politiques. À aucun moment ils n’ont été traités comme tels depuis l’entame de la procédure de remplacement des F-16. C’est pour cette raison qu’il faut mettre un terme à celle-ci.

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