La sortie de Charles Michel sur Ken Loach, un acte de campagne électorale

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Personne n’attendait le Premier ministre en personne dans le débat très sensible autour de la remise des insignes de docteur honoris causa au cinéaste Ken Loach. Et surtout pas à la veille de la cérémonie. Et pourtant. C’est sans ambiguïté possible que le Premier ministre a pris fait et cause pour ceux qui s’opposent à l’octroi de cette distinction.

Précisons d’emblée que ce n’est pas la première fois que le Premier ministre s’engage dans la lutte contre l’antisémitisme en Belgique. Un an après l’attentat au musée juif de Bruxelles, Charles Michel avait clamé la tolérance zéro contre les actes antisémites. Une conviction personnelle et ancrée, donc.

Mais, mercredi soir, beaucoup, y compris au MR, se disaient surpris de cette intervention, et la lisaient clairement comme un acte de campagne électorale. « Le MR vient de lancer sa campagne à Bruxelles, avec des personnalités de la communauté juive comme Jacques Brotchi à Uccle. Difficile de ne pas faire le lien », dit un cadre du parti. Pascal Delwit, politologue et professeur à l’ULB, a également une lecture politique des événements. « On ne peut pas ne pas observer qu’il y a derrière cela une opération politique. Rappelons que plusieurs candidats du MR, comme Jacques Brotchi ou Viviane Teitelbaum, sont intervenus dans le débat ces dernières heures. Rappelons aussi le contexte identitaire du moment, avec des déclarations, comme celles de Bart De Wever, où l’on oppose juifs et musulmans. On se trouve dans ce temps-là, qui est un temps préélectoral, où Charles Michel se trouve également. »

Il est vrai que le début de campagne est particulièrement marqué par les questions identitaires. La N-VA, premier parti du pays, qui lance une campagne très affirmée à Bruxelles, a mis tout son poids dans ce combat. Rappelons aussi les événements d’Anvers, avec la brève irruption sur les listes CD&V d’Aron Berger, un juif ultraorthodoxe qui a déchaîné les passions politiques pour avoir indiqué refuser, au nom de ses croyances, de serrer la main à une autre femme que la sienne. Rappelons aussi les déclarations extrémistes du parti Islam, qui ont eu un retentissement majeur dans la population.

Michel parle à son électorat

C’est dans ce décor que les déclarations de Charles Michel s’inscrivent. « Nous sommes dans un contexte d’affirmation identitaire et préélectorale. Et le MR se veut le parti de la communauté juive, poursuit Pascal Delwit. Charles Michel parle à son électorat. Ce n’est pas très glorieux, vu d’un certain point de vue, mais les campagnes électorales ne sont pas souvent glorieuses et Charles Michel est sur son terrain. » Malgré lui, Ken Loach se trouve donc pris dans le marigot belgo-belge. « Cela touche au conflit israélo-palestinien, une question vécue comme très sensible par des communautés importantes vivant en Belgique. Et dans ce contexte électoral et sensible, tout le monde est scruté virgule par virgule sur tout ce qu’il peut dire à ce sujet. »

Pour autant, Pascal Delwit ne conclut pas à la politisation générale de la polémique autour de Ken Loach. « J’ai approfondi l’examen de ses déclarations. J’ai trouvé des propos ambigus ou ambivalents, mais rien qui ne me permette de conclure à l’antisémitisme. Mais certaines personnes ont un regard différent, et estiment de bonne foi, en rationalité et émotivité, que Ken Loach a franchi des frontières inacceptables. »

L’intervention de Charles Michel dans ce débat, avec sa casquette de Premier ministre, ne va certainement pas contribuer à apaiser le débat identitaire qui commence. Et surtout pas à l’ULB. « Si Charles Michel a des éléments à faire valoir sur l’antisémitisme à l’ULB, nous serions très heureux de les connaître, estime Pascal Delwit. Il y a des personnalités politiques au gouvernement fédéral qui ont estimé que les collaborateurs avaient leurs raisons. Je ne pense pas que c’est à l’ULB, dont toute l’histoire plaide contre l’antisémitisme, que ce débat sera le plus difficile à mener.  »

Dans le courant de la journée de jeudi, d’autres sources libérales ont contesté fermement le caractère électoraliste de la démarche. « Le Premier ministre s’exprimait pour les 70 ans de la création de l’Etat d’Israël, et il est normal qu’il évoque la question de l’antisémitisme, surtout après plusieurs événements récents. Il est normal qu’un chef de gouvernement rappelle des éléments essentiels du vivre ensemble. S’il ne l’avait pas fait, cela aurait été étrange et critiquable. »

Chez ces libéraux, on réfute aussi que Charles Michel se trouve en campagne. « A ce jour, il n’est candidat nulle part. » Enfin, rappelle cette source, le Premier ministre a aussi pu tenir des positions qui n’ont pas toujours enchanté les autorités israéliennes, « notamment lorsqu’il a rencontré des responsables d’ONG israélienne opposées à la colonisation des territoires palestiniens en février 2017. »

«Il n’y pas d’antisémitisme à reprocher à Ken Loach», dit le recteur de l’ULB (vidéo)

Par Philippe Laloux et P.LA.

Le recteur de l’ULB, Yvon Englert © Le Soir/René Breny
Le recteur de l’ULB, Yvon Englert © Le Soir/René Breny

L’ULB remet ce jeudi au cinéaste britannique le titre de docteur honoris causa. Ce choix a été dénoncé par plusieurs organisations et personnalités juives en raison de déclarations de M. Loach à propos de la Shoah et l’antisémitisme jugées ambiguës.

« Notre fermeté doit être totale. Aucun accommodement avec l’antisémitisme ne peut être toléré. Quelle que soit sa forme. Cela vaut aussi pour ma propre Alma Mater », a déclaré M. Michel qui a étudié le droit à l’ULB à l’occasion d’une cérémonie organisée à la Grande Synagogue de Bruxelles pour les 70 ans de l’État d’Israël.

« L’ULB ne flirte pas avec l’antisémitisme »

Invité sur La Première, Yvon Englert, le recteur de l’ULB a rappelé que « l’ULB ne flirte pas avec l’antisémitisme. Il n’y pas d’antisémétisme ou de négationnisme à reprocher à Ken Loach. Lui retirer le titre de doceteur honoris causa aurait été paradoxal. On lui a d’ailleurs demandé de faire une déclaration », a rappelé le recteur.

En effet, le cinéaste a réaffirmé sa condamnation de «  toute forme de déni de l’Holocauste » et s’est dit choqué de devoir faire une telle mise au point.

« Il est ambigu sur les réponses qu’il donne à des attaques qui se situent sur un terrain politique. Ce n'est pas notre débat, l’ULB ne doit pas rentrer dans le débat de la sphère politique », a concédé le recteur l’université libre.

« On ne délivre pas un doctoris honora à moitié. On le délivre à quelqu’un pour son œuvre, son engagement. Les positions politiques de Ken Loach ne regardent que lui », a rappelé Yvon Englert.

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