Les cérémonies laïques ont la cote: un pote, plutôt qu’un prêtre

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Monsieur le curé. C’est le surnom qui colle désormais aux basques de Maxime, qui a célébré il y a deux ans le mariage de ses amis, Caroline et Xavier. Un surnom, car ce trentenaire travaillant dans la finance n’est pas entré au séminaire pour l’occasion. Pas plus qu’Alix et Morgane ne seraient rentrées au couvent, Laurent dans le rang ou Frédéric dans les ordres.

Ces prêtres et prêtresses d’un jour ne sont en réalité que de simples amis, conviés par un couple de proches à orchestrer la cérémonie de leur union, version laïque. Hors de toute institution – mais souvent en parallèle d’un mariage civil –, ces nouveaux amoureux gardent un faible pour la symbolique du rite, mais n’hésitent pas à larguer protocole et liturgie. Bref, ils aspirent à un moment qui leur ressemble. Du mariage spirituel de Marc et Isabelle à la cérémonie plus « rock’n’roll » de Sandrine et Lieven, devant l’église d’un petit village portugais.

Hors cadre

Si Sandrine en garde un souvenir ravi – quoiqu’un peu flou « J’étais dans un état second » –, son mariage « de rêve » a bien failli ne jamais se concrétiser. « Je ne suis pas catholique, mais j’ai grandi dans cette culture, raconte-t-elle. Mon mari n’en avait pas trop envie mais je souhaitais me marier à l’église, dans cette petite chapelle au Portugal, un lieu qu’on adorait. » Le prêtre du bled accepte de se prêter au jeu mais demande aux futurs époux leur certificat de mariage. Or, au diocèse de Namur, on refuse de l’octroyer à Sandrine. « On ne se marie pas dans un endroit juste parce qu’on le trouve joli, on se marie là où on habite, m’a-t-on dit. J’étais choquée. J’étais comme excommuniée ! » C’est à ce moment que Laurent intervient. « Si tu veux, je te la fais, moi, ta cérémonie ! », lui lance cet ami de longue date, touché par son désarroi. C’était il y a onze ans.

Depuis lors, les « cérémonies laïques » se popularisent, même s’il est impossible de chiffrer la tendance. Anne-Louise Van Nieuwenhuijsen, responsable des cérémonies pour Bruxelles Laïque depuis quinze ans, n’observe pas d’évolution probante. Sur sa « carrière », elle a accompagné 150 couples. Elle prendra sa pension cet été… et ne sera pas remplacée. Au fond, si les personnes souhaitent se détacher des institutions, pourquoi s’en remettraient-elles à la laïcité organisée ? Une évolution qui n’inquiète pas Anne-Louise : « Quand les gens seront totalement autonomes et n’auront plus besoin de nous, on aura tout gagné, s’enthousiasme-t-elle. C’est quand même l’objectif de la laïcité : faire en sorte que les gens pensent et agissent seuls. »

L’an dernier, cette coordinatrice qui célébrait des mariages a commencé à proposer aux couples de choisir leur propre maître de cérémonie, dans leur entourage. Si Laurent s’est proposé spontanément à son amie Sandrine, les autres couples interrogés pointent le souhait de ne pas être accompagné par un inconnu et la volonté de donner un rôle singulier à des proches, en plus des témoins et des membres de la famille. Ils choisissent des amis à l’aise en public, en qui ils ont confiance.

Une place à part

Le motif de la laïcité n’est pas revendiqué par les couples optant pour une cérémonie « hors cadres » qui témoignent. A l’exception de Marc et Isabelle qui se définissent spontanément comme « sur le chemin de l’athéisme », le lien à la religion apparaît plutôt comme un non-sujet pour les jeunes couples. « Nous ne sommes pas croyants, entame Amaury, qui a épousé Sarah en 2016. La question de l’église était donc vite réglée. »

Même réflexion chez Caroline et Xavier : « Nous sommes tous les deux catholiques, mais non pratiquants, développe Xavier. On avait assisté à des mariages à l’église dans lesquels on ne se retrouvait pas. Nous avions envie de conserver un moment solennel, mais sans la lecture de l’évangile et les autres lourdeurs. On ne garde que les trucs chouettes ! » Quand ils s’organisent quelques soirées « croquettes et spiritualité » en vue de préparer la cérémonie avec leur « curé » Maxime, c’est donc plus pour la blague que pour philosopher jusqu’aux petites heures.

Le ou la maîtresse de cérémonie ne prend pas son rôle à la rigolade. « J’étais honoré de pouvoir occuper cette place, raconte Maxime. Mais je me suis rapidement mis la pression. Je voulais que cette journée soit parfaitement réussie. » Chacun, à sa manière, construit une cérémonie en fonction des consignes des mariés. Alix et Morgane ont replongé dans les souvenirs de leurs années d’unif’ avec Amaury et Sarah. Au fil de rendez-vous avec les familles des futurs époux, elles ont recueilli une foule d’anecdotes, avant d’éplucher les blogs consacrés aux cérémonies laïques. Maxime a surtout « pris le temps d’écouter » Caroline et Xavier, afin de cerner les contours de leur cérémonie idéale. Frédéric a, pour sa part, avec sa compagne Murielle, convié Isabelle et Marc à quatre petites « retraites ». Promenades, jeux de piste, tests : le maître de cérémonie, qui est aussi maître Reiki (une technique japonaise de méditation), a invité les futurs mariés à réfléchir au sens de leur engagement. Laurent, lui, s’est retiré une journée dans les bois pour élaborer son discours… la veille de la cérémonie.

Le ton juste

Adoptant la structure demandée par le couple, jonglant entre chansons et discours de témoins, les prêtres d’un jour épousent un rôle subtil. Qui ne se limite pas à passer le micro mais, à l’opposé, ne doit pas virer au show. « Il faut trouver l’équilibre entre la dérision et quelque chose d’extrêmement sérieux, analyse Laurent. C’est une responsabilité énorme : on ne marie pas tous les quatre matins un couple d’amis devant des yeux embués. »

Maxime, lui, avait gardé une « marge de prudence »  : « J’ai préféré placer le curseur du côté de la sobriété plutôt que d’un style déjanté, pour éviter le piège du ridicule. » Pour Alix, les touches d’humour qui ponctuaient la cérémonie qu’elle guidait aux côtés de Morgane, étaient plus que bienvenues : « Sans cela, on aurait tous pleuré de A à Z ! »

Des cérémonies 100 % personnalisées… qui conservent cependant les formules phares. « Je reste une fille, j’avais quand même envie de la robe blanche, d’arriver aux bras de mon père, concède Caroline. Et, bien entendu, on a gardé le fameux “voulez-vous prendre pour époux…”  » Alix et Morgane l’ont, quant à elles, agrémenté de notes personnalisées : Amaury s’est ainsi engagé à « aimer et chérir » Sarah… mais aussi à « ne pas la critiquer sur sa conduite  », ou à « écouter du Jean-Jacques Goldman jusqu’à la fin de ses jours. »

Quand on aime…

«Les individus ont besoin de produire des rites qui leur ressemblent»

Par E.BL.

Olivier Servais est anthropologue. Il travaille sur la sociologie du religieux et notamment sur les nouvelles ritualités « autoproduites ».

Le mariage continue d’attirer, mais on lui donne de nouvelles formes…

L’imaginaire contemporain, à travers les films et les séries américaines notamment, contribue à maintenir l’aura autour du mariage. Mais il incarne surtout la stabilité, à l’heure où nos existences sont de plus en plus « liquides ». Le rythme classique « métro-boulot-dodo » n’existe plus. Plus personne ne fait toute sa carrière au même endroit. Plus rien n’est assuré, tout est fluide. D’où le besoin de réinvestir les ritualités, mais en dehors des institutions classiques, porteuses de l’ancien monde. Les individus ont besoin de s’autoproduire du symbole, des rites qui leur ressemblent.

Qu’est ce qui caractérise ces rituels « autoproduits » ?

Ils sont produits par le bas, dans un mouvement « bottom-up » (de la base vers le haut) et non plus « top-down » (du haut vers le bas). Deux moments rituels restent importants dans nos vies : le mariage et le décès. Les décès donnent lieu à des rites autoproduits, le long des routes par exemple, en hommage aux accidentés. C’est ce qui se produit aussi pour les mariages, célébrés hors des institutions, en reconstruisant d’autres communautés. Les amis des parents n’y ont plus leur place, par exemple. J’ai rédigé un article sur des mariages de personnes qui se sont rencontrées en ligne, sur des sites de jeux vidéo. Après une cérémonie virtuelle, toute la communauté de « gamers » se rassemble pour le mariage « réel ». Des amis s’y rencontrent pour la première fois.

A quels besoins ces nouveaux rites répondent-ils ?

D’une part, un besoin de réenchanter le monde. On vit dans un monde en crise depuis quarante ans, qui ne produit plus de grands rêves pour l’humain. D’autre part, nous faisons face à un déficit majeur de transversalité collective. Avant, nos sociétés fournissaient une série de rites laïques et collectifs, comme le service militaire. Rien n’est venu le remplacer. Or, une société qui veut se penser collectivement a besoin d’une ritualité collective. Aujourd’hui, des ritualités du lien social réémergent : brocantes, fêtes de quartier, etc.

Dans ces cérémonies « hors institutions », l’institution même du mariage n’est en réalité pas questionnée…

Ce qui m’a sidéré, quand j’ai travaillé sur les mariages « en ligne », c’est à quel point c’était convenu ! Je m’étais dit que dans ce milieu, ils allaient pouvoir se marier à 3, à 4, que sais-je ! On innove sur la forme mais c’est, sur le fond, très peu innovant.

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