Politiques migratoires: pourquoi l’Europe n’arrive pas à réfléchir sur le long terme?

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En offrant d’accueillir les migrants de l’Aquarius, l’Espagne a-t-elle fait preuve de bons sentiments, soit ce qu’il reste quand plus globalement une politique fait défaut ?

Non, je ne parlerais pas de « bons sentiments ». C’est une solution pratique à une situation humanitaire qui devenait urgente. On parle de 629 personnes, dont des enfants, des femmes enceintes, des vieillards, sur un bateau où il n’y a pas les ressources et les sanitaires nécessaires. En se proposant de les accueillir, l’Espagne tente avant tout de régler une situation problématique. Évidemment, cela ne suffit pas. Cette affaire de l’Aquarius est symptomatique d’un problème général qui est l’absence de politiques européennes.

Précisément, ces politiques européennes, vous les appelez de vos vœux. A leur crédit, vous citez les avantages concrets liés aux migrations.

Il faut une politique à long terme, de la planification stratégique sur la mobilité pour une période de 25, 30 ans. Cette planification existe pour les autres politiques mais pas pour la mobilité. Avec une telle planification, on pourrait se donner des objectifs en termes de nombre, de catégories socioprofessionnelles, de démographie… Ce faisant, on pourrait aussi commencer à parler des avantages de la migration. Tant que l’on est dans un mode nationaliste-populiste, on est dans le court terme : bloquer les migrations maintenant, avoir des ingénieurs informaticiens maintenant… Ce n’est jamais le long terme. Or, presque tous les économistes sont d’accord pour dire que la migration au plan économique est au pire neutre, au mieux créatrice d’emplois, créatrice de richesses… Au plan sociologique, la diversité entraîne de meilleurs contacts avec l’étranger, de meilleurs apprentissages des langues… Il y a plein d’avantages qui ne peuvent ressortir que sur le long terme. C’est là dessus que devront travailler les politiques le jour où ils décideront d’avoir une discussion sérieuse sur les migrations. En 2000, les Nations Unies avaient sorti un rapport qui indiquait que l’Europe aurait besoin de 150 millions de migrants avant 2050. Ce rapport avait fait sursauter tout le monde mais c’était fondé sur des projections économiques, démographiques. Quand on se place à ce niveau, on peut voir que la migration amène des défis certes, mais aussi des avantages considérables. C’est la même chose que le baby-boom de l’après-guerre. Il a amené des défis considérables, il a fallu construire des banlieues, bâtir des écoles, agrandir les hôpitaux. Mais on l’a fait. Pourquoi ? Parce qu’on a vu l’investissement sur le long terme, sur une ou deux générations. En Europe, on ne pense pas la mobilité sur le long terme même si sans doute dans certains coins de la Commission européenne, dans certains ministères des affaires sociales, il y a des gens qui font ce genre de calculs. Hélas, cela n’en sort pas car sur la scène politique, la rhétorique nationaliste-populiste en matière migratoire domine depuis 30 ans.

Comment tenter de sortir de la situation actuelle marquée par l’urgence, par des opinions publiques très crispées également ?

Ces opinions publiques sont aussi défensives parce qu’on les nourrit depuis 30 ans d’un discours alarmiste sur la migration. Ce discours est le seul que les nationalistes-populistes peuvent utiliser et sur lequel ils ne seront pas contredits. Avez-vous déjà entendu parler de la politique énergétique de Marine Le Pen ? De la politique de l’innovation technologique de Geert Wilders ? Jamais. Ils ne parlent que d’identité et d’immigration. Et ils peuvent dire absolument n’importe quoi, les politiciens modérés n’oseront jamais les contredire de peur de perdre l’électorat. Laurent Fabius, qui était alors Premier ministre, a dit un jour que Jean-Marie Le Pen posait les bonnes questions mais apportait les mauvaises réponses. En disant cela, il venait d’avaliser l’analyse du Front national en matière migratoire. Tous les partis politiques de droite et de gauche, les partis mainstream, tous ceux qui peuvent aspirer au pouvoir, ont entonné la même idée : l’analyse serait juste et les réponses seraient fausses. Alors que l’analyse est fausse ! Le baby-boom a supposé des investissements sur le court et le moyen termes et les bénéfices sont venus quand toutes ces personnes sont arrivées sur le marché du travail, ont commencé à payer des impôts, à créer des entreprises… Avec la migration, l’investissement se repayerait très vite car la plupart des migrants ont entre 20 et 40 ans. L’investissement est quasiment tout de suite repayé ; au bout d’une année, ils commencent à payer des impôts, à avoir des emplois. Il faut des partis politiques qui sont capables de tenir ce genre de discours, des migrants qui n’ont pas peur de s’exprimer sur ces questions et des médias qui relaient toutes les histoires positives vécues avec les migrants. Sur le long terme, je suis optimiste. La jeunesse aura une attitude très différente de la génération au pouvoir aujourd’hui car elle est déjà habituée à la diversité, à la mobilité. Et sans doute qu’elle trouvera aujourd’hui nos politiques en matière de migration aussi incompréhensibles que nous trouvons déjà incompréhensibles les politiques qui criminalisaient l’homosexualité il y a 30 ans.

Le droit maritime bafoué

Marc Metdepenningen

L’errance de l’Aquarius et le refus conjoint de l’Italie et de Malte d’accueillir les réfugiés naufragés rappellent aussi que le droit de la mer (notamment la Convention de l’ONU de 1982 et celle, dite Scolas, de 1974, Convention SAR de 1979) peut être bafoué au nom des contingences politiques du moment. Ces conventions furent amendées en 2004 pour y inclure des normes humanitaires, étendant les devoirs des Etats et des capitaines se portant au secours de naufragés. La notion de sauvetage se trouve ainsi élargie à une obligation de « sécurité » : le sauvetage ne se réduit pas au dépôt des naufragés dans « le port le plus proche », mais implique aussi sur l’endroit où ils retrouvent terre soit « sûr ». Le sauvetage est réputé être terminé si ces conditions de sécurité sont rencontrées : pas question de ramener des réfugiés dans le pays qu’ils ont fui ou dans un lieu dépourvu des moyens d’accueil.

Ces révisions de 2004 furent favorisées par la mésaventure du Cap Anamur, un navire humanitaire allemand qui dut braver la loi Bossi-Fini (droite extrême) pour mettre fin à son errance de 21 jours et à celle de ses 37 naufragés, refusés tant par l’Italie que par Malte (déjà !). Cette loi, instaurant le délit d’immigration clandestine, fut abrogée après les débats provoqués par les poursuites engagées contre les humanitaires.

Enfin, l’embarquement de réfugiés de l’Aquarius à bord de navires de garde-côtes italiens, réserve, en principe à ces réfugiés, le droit de demander l’asile à bord de ces navires. Les bâtiments de guerre, bénéficient en effet de l’extraterritorialité : ils sont des appendices marins de l’Italie…

Espagne: Valence attend les migrants de l’Aquarius

Guillaume Bontoux

Distribution de vivres, mardi, à bord de l’Aquarius
: les migrants en ont encore pour au moins quatre jours de traversée en mer avant d’atteindre les côtes espagnoles.
Distribution de vivres, mardi, à bord de l’Aquarius : les migrants en ont encore pour au moins quatre jours de traversée en mer avant d’atteindre les côtes espagnoles. - EPA.

Depuis Madrid,

Après des heures d’incertitude, de tension et de négociations, les 629 migrants installés sur l’Aquarius depuis leur sauvetage au large de la Libye ce week-end ont fini par être fixés, ce mardi en milieu de matinée. « C’est maintenant confirmé. Nous allons à Valence. L’équipage vient d’en informer les migrants », écrivait alors sur Twitter Sara Alonso, une journaliste de la radio publique espagnole RNE embarquée à bord du navire humanitaire. L’Aquarius ne voyagera pas seul. Il sera accompagné durant sa traversée – de près de 1300 kilomètres à travers une mer qui devrait devenir houleuse — par un bateau de la marine italienne et un autre des gardes-côtes italiens.

Plus de 500 des 629 migrants ont été transbordés mardi soir sur ces deux embarcations, une opération délicate mais nécessaire selon l’association SOS Méditerranée, qui a affrété l’Aquarius, et Médecins sans frontières (MSF), qui opère à bord du bateau. Lundi soir, MSF avait d’ailleurs rejeté dans un premier temps l’offre de l’Espagne, car la traversée jusqu’à Valence signifiait « quatre jours de plus en mer pour des personnes épuisées », sans que toutes les conditions de sécurité soient réunies sur le bateau « qui dépasse sa capacité d’accueil maximale. » Au cours des négociations qui ont eu lieu entre lundi soir et mardi matin, les autorités italiennes ont finalement offert des garanties suffisantes pour que SOS Méditerranée et MSF acceptent le transfert vers la péninsule ibérique, que l’Aquarius devrait atteindre vendredi ou samedi.

« C’était notre obligation »

En Espagne, on se prépare à accueillir les passagers du navire humanitaire, parmi lesquels on compte 7 femmes enceintes, onze enfants en bas âge et 123 mineurs. Dans le port de Valence, la Croix Rouge Internationale sera responsable de la première prise de contact avec les migrants et travaillera en relation avec les centres hospitaliers locaux. Des responsables du HCR – le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés — et des traducteurs participeront également à l’accueil. Celui-ci sera coordonné par le gouvernement régional de la région de Valence et la vice-présidente de l’exécutif central, Carmen Calvo, qui doit se rendre dans la ville méditerranéenne entre aujourd’hui et demain.

« C’était notre obligation en tant qu’Etat démocratique » a expliqué la numéro deux du gouvernement socialiste de Pedro Sanchez pour justifier la décision de Madrid d’accueillir les migrants de l’Aquarius. Pour Carmen Calvo, cette décision est également « un message clair de l’Europe, d’une partie de l’Europe : face à une crise humanitaire, les Espagnols ne pouvaient pas rester impassibles. » Pour le Parti Populaire (PP) de l’ancien Premier ministre Mariano Rajoy, il s’agit cependant d’un message erroné : son porte-parole au Congrès des Députés de Madrid a accusé le gouvernement socialiste d’accueillir l’Aquarius « pour servir sa propagande. » Rafael Hernando a également qualifié la décision de l’exécutif de « geste publicitaire » qui « ne semble pas éthique. »

Régions et municipalités sont prêtes

La confirmation de l’accueil du navire humanitaire a au contraire été saluée par le parti antilibéral Podemos et son secrétaire général, Pablo Iglesias, qui s’est dit « très fier de l’attitude du gouvernement. » Plus mesuré, le leader du parti de centre-droit Ciudadanos Albert Rivera a évoqué « un geste humanitaire logique », tout en rappelant que « la crise migratoire se résout par des décisions politiques qui doivent être prises à Bruxelles. »

Au-delà de ses prises de positions des responsables politiques, de nombreuses régions et municipalités ont déjà annoncé qu’elles se portaient volontaires pour accueillir les migrants de l’Aquarius. C’est le cas de la Catalogne, qui a assuré être prête à accueillir immédiatement 1800 réfugiés, du Pays Basque, qui a fait savoir qu’il avait les capacités pour héberger une soixantaine de personnes, mais également de la Castille-et-Léon, de l’Aragon ou encore des Baléares. Plus de 200 villes, dont Barcelone et Madrid, ont également proposé leurs infrastructures pour venir en aide aux migrants après leur débarquement en Espagne.

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