Prix fédéral de lutte contre la pauvreté: «Nous acceptons le prix, mais…»

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Depuis 10 ans, le SPP Intégration Sociale remet chaque année le Prix fédéral de Lutte contre la pauvreté. Ce dixième anniversaire était l’occasion pour les organisateurs de revenir sur les éditions antérieures et de définir ce qu’ils voient comme une «  vision ambitieuse et durable en matière de lutte contre la pauvreté  ». Les lauréats et nominés des années précédentes ont dès lors été invités à décrire leur vision des actions et enjeux futurs de la lutte contre la pauvreté. Un jury composé d’expert·e·s issu·e·s d’associations, d’organismes à but non lucratif et autres a examiné les réponses reçues et sélectionné les 9 candidats qui ont concouru au premier prix, d’une valeur de 15.000 euros.

Plébiscite des citoyens

Cette année, la décision finale revenait aux citoyens et citoyennes. Une occasion en or pour les acteurs et actrices de terrain d’obtenir une reconnaissance de prestige qui les récompense et (surtout) les stimule à relever le défi de la lutte contre la pauvreté – ou plutôt contre les inégalités – avec encore plus d’ardeur ! Lors de la cérémonie organisée aux Musées royaux des Beaux-Arts, l’ASBL L’Ilot a accepté le Prix mais a porté un discours fort et militant.

Aucune aide n’est superflue

« Ce prix n’est pas juste la récompense de tout le travail réalisé au quotidien par les équipes de L’Ilot, c’est la reconnaissance de l’immense travail abattu par tout un secteur.

Nous acceptons ce prix au nom des milliers de personnes sans abri qui survivent aujourd’hui à Bruxelles et partout ailleurs dans le pays mais aussi au nom des milliers de réfugié·e·s que notre pays aurait déjà dû accepter d’accueillir ici.

Nous acceptons ce prix au nom des centaines d’associations de terrain et de citoyens et citoyennes qui chaque jour se battent à nos côtés pour redonner un peu de dignité à celles et ceux à qui on l’a enlevée.

Nous acceptons ce prix au nom de toutes les personnes et organisations qui nous soutiennent et qui ont permis à L’Ilot, par leur vote, de remporter ce prix.

Surtout, nous acceptons ce prix parce que le refuser, ce serait dire que nous n’en avons pas besoin, alors que lorsqu’on travaille dans des secteurs aussi sous-financés que le nôtre et avec des personnes qui n’ont pas le temps d’attendre que la solution arrive, chaque euro compte et on finit par ne pouvoir refuser aucune aide.

« Une fabrique de précarité »

Mais accepter ce prix est aussi très difficile et il est impossible de l’accepter au nom de tout notre secteur et des secteurs qui sont proches du nôtre sans dire que ces mêmes secteurs, salués aujourd’hui, subissent depuis plusieurs années les conséquences désastreuses pour notre public de politiques d’austérité et d’exclusion, menées par des gouvernements, plus particulièrement menées par le gouvernement qui organise ce prix et qui est probablement devenu la plus grande fabrique de précarité, une fabrique basée sur le maintien ou le renforcement des inégalités sociales et économiques. Un gouvernement qui détricote la sécurité sociale, qui exclut du chômage des catégories entières de la population et qui veut fermer les frontières à celles et ceux qui traversent les mers pour fuir la guerre ou la misère. Un gouvernement qui n’investira jamais assez pour financer les associations de terrain qui servent de dernier filet de sécurité pour celles et ceux qui ont été lâchés de toutes parts et dont les droits les plus élémentaires ne sont plus respectés.

Trois facteurs de succès

Accepter ce prix, c’est donc à la fois adresser un énorme merci à celles et ceux qui soutiennent notre action mais aussi le devoir de dire ça.

Travailler avec des personnes sans abri, qui cumulent presque toutes les drames qu’un être humain peut rencontrer dans une vie, c’est forcément un travail de titan qui repose sur de nombreux facteurs de succès.

J’en retiendrai trois.

D’abord et surtout, l’engagement de chacun et chacune de nos travailleurs et volontaires. Ils et elles sont le cœur de notre travail. Ils font et sont notre principale force.

Ensuite notre capacité d’innover et d’être là où on ne nous attend pas : le logement n’est pas notre cœur de métier. Parce que les solutions ne venaient pas d’ailleurs, parce que le besoin et l’urgence étaient là, nous avons décidé de nous former et de nous attaquer à cet immense chantier qui consiste à développer des solutions de logement durable à vocation sociale. Aujourd’hui à L’Ilot, des architectes et des agents immobiliers travaillent aux côtés des travailleurs et travailleuses social·e·s et c’est le croisement de leurs expertises qui nous permet de trouver des solutions adaptées aux besoins des personnes.

Le pouvoir de désobéir

Enfin, notre capacité à désobéir et à sortir du cadre parfois imposé par des politiques, à penser de manière indépendante, avec notre propre cahier de charges et de revendications. Le projet pour lequel nous remportons aujourd’hui ce Prix, Capteur et Créateur de Logements, est un projet impertinent qui a « désobéi » au cadre de financement régional bruxellois, qui poussait le secteur sans-abri à développer des projets dans une logique d’urgence, limitée à l’hiver, alors que le véritable enjeu c’est de développer des solutions durables. Une personne sans abri est sans abri toute l’année et ce dont elle a besoin, ce n’est pas juste d’un lit ou d’une douche pour une journée, mais plus fondamentalement d’un toit.

Capteur et Créateur de Logements démontre aussi la volonté de L’Ilot de sortir des logiques de concurrence entre acteurs de terrain et de dépasser les intérêts institutionnels pour se recentrer sur la création de solutions qui remettent les personnes que nous accompagnons au cœur des projets. Ce projet initié au départ par L’Ilot rassemble désormais plus de vingt associations de notre secteur et a l’ambition à terme de pouvoir travailler pour l’ensemble des associations bruxelloises qui luttent contre le sans-abrisme. C’est une vraie fierté ! (…)

Un (cruel) choix de société

L’action de L’Ilot est politique et militante. Elle est non partisane car non rattachée à une couleur politique. Mais elle est politique parce que la précarité n’est pas le résultat d’une fatalité. Et ce n’est pas non plus un choix de vie. Personne ne se réveille un matin en se disant «  Tiens, si j’allais poser mon matelas quelques mois dans le tunnel du métro Madou, pour voir ce que ça fait.  » Dans la vraie vie, ça, ça n’arrive pas !

La précarité, c’est le résultat d’un choix de société. Une société qui assume de se construire sur des principes d’inégalité. Une société qui accepte qu’une personne gagne en un mois ce que d’autres n’arriveront pas à gagner en une vie. Une société qui permet que des hommes, des femmes mais aussi des familles avec enfants, perdent un jour leur logement et mettent des mois, voire des années à en retrouver un. Certains d’ailleurs meurent avant d’atteindre ce Graal.

Ce choix de société, ce n’est pas celui de L’Ilot, ni celui des travailleurs et des travailleuses qui ont rejoint ses rangs. Notre choix de société, c’est la lutte contre les inégalités et pas la lutte contre une pauvreté organisée. Chacun et chacune d’entre nous, comme citoyen ou citoyenne, a le pouvoir de dire ce qu’il ou elle veut comme société. Les personnes qui portent L’Ilot ont bien compris ça.

Notre job, c’est de rétablir les droits des personnes qui vivent dans la grande précarité, mais c’est aussi de traquer les inégalités et de les dénoncer pour attaquer le problème à sa base. »

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