Guillermo Guiz chronique le Mondial pour la dernière fois: «Allez, bon cafard!»

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Ça les fait marrer, mes neurones : avec leurs petits maillots de bain moulants de neurones, ils aiment bien faire des bombes dans des piscines d’alcool profond. RIP, ils n’en reviennent jamais. Du coup, j’ai une mémoire de scampi. En particulier pour les choses de l’enfance : on me dirait « Tu te rappelles qu’à huit ans, t’as fait quatorze mois d’IPPJ, t’étais dans le trafic de Flippo ? », je répondrais : « C’est bien possible… »

Il me reste pourtant l’un ou l’autre flash de gosse, des trucs gravés, des trucs qui poursuivent. Comme ce feu d’artifice, un dimanche soir de juillet, en clôture du Mondial 90 (mon préféré). Je me rappelle de moi devant la télé, nuque longue, dents de lait, déprimé comme un Tuc dans une idée de Michel Houellebecq. Larmes tièdes. Je me disais : « Quatre ans… Il va falloir attendre encore QUATRE ans… » Quatre ans, c’est long quand on n’a que le Nesquik pour oublier.

Je n’ai jamais aimé les feux d’artifice, je m’ennuie après la quatrième fusée. Puis un feu d’artifice, ça fait des espèces de bruits inaboutis, ça n’assume pas : à choisir, pour égayer le ciel, je préfère des vrais salves de tirs en l’air, comme dans un mariage albanais (ou pas). Bref, je n’aime pas le concept, surtout en fin de Coupe du monde. Dimanche soir, après la victoire de la France/de la Croatie (ce billet est un exemple de neutralité), il n’y a qu’un peuple au monde qui prendra plaisir à voir un feu d’artifice illuminer Moscou : le peuple gagnant. A savoir les Français/les Croates (ce billet reste cohérent et ne se départit pas de son objectif de neutralité).

Six mois, deux fois par an

Pour tous les autres, notamment pour ces nombreux pays démocratiques qui se sont fait éliminer en demi-finale du Mondial 2018 sur une tête d’Umtiti (ce billet se retient, mais il est à deux doigts d’abandonner sa neutralité), ce feu d’artifice de fin de tournoi voudra juste dire : « Allez, sur ce, bon cafard à tous ! » Retour à la vie normale… Aux injustices, à Francken, à Trump. Viens, on prolonge. On fait un Mondial de six mois. Deux fois par an.

C’est une bulle, une Coupe du monde. Un cocon. On se lie, on noue, on renoue, on se colle, on se collectivise, on affronte ensemble, on se dit « à demain ! », puis le lendemain on se dit « à demain ! ». Je n’ai rien contre la vie normale, on aime tous regarder Les Bronzés, payer nos amendes et parler du Brexit, mais ça fait du bien, une fois tous les quatre ans, de mettre son cervelet dans un château gonflable. Maintenant il faut retourner à soi. Ça va me manquer.

Ça va me manquer d’oublier de réfléchir. Là, pendant un mois, j’ai délégué le sens de ma vie à la Fifa. La Fifa me disait : « J’organise un match de foot à 14h, tu veux regarder ? », je disais « Oui ! ». Elle me disait « Et à 17h aussi, j’organise un autre match, tu veux regarder ? », je disais « Oui ! ». Elle me disait : « J’en fais encore un à 20h, mais je suppose que cette fois-ci, tu ne peux pas regarder avec ton deuxième spectacle à écrire, tes projets à mener, ta vie amoureuse à tenter ? », je disais « Si, si, c’est qui contre qui ? ».

Pire en 2022

D’habitude, regarder la télé l’après-midi, ça me donne envie de crever dans un film doublé (et Dieu sait que j’adore Arabesque et Sophie Davant). Mais ici, à 15 h, prosecco dans une main, pistaches dans l’autre, sans un poil de culpabilité, j’ai transféré temporairement mes doutes, mes angoisses, ma pression sur Hazard, Messi ou Iniesta, voire sur Pierre Deprez, Frank Peterkenne et Vincent Langendries. C’est ce confort-là, ce repos de l’âme qui va exploser avec les proto-pétards pirates de dimanche soir. Je le sens débarquer, le cafard post-Coupe du monde. Solitude.

Heureusement que, dans la foulée, on part en vacances boire des mojitos et préparer nos mélanomes. Parce qu’il faut l’imaginer dans quatre ans, ce cafard-là : au Qatar, en 2022, la finale se jouera un dimanche 18 décembre, dans le froid, dans le sombre. Le lendemain, ce sera un lundi 19 décembre. J’annonce : vague de pendaisons. Surtout dans des pays membres-fondateurs de la CEE qui se seraient fait éliminer par leurs voisins soi-disant amis sur un coup de pied arrêté.

D’ici à ce feu d’artifice-là, j’espère qu’on aura gagné l’Euro (en finale contre le Brésil), qu’on vengera les Français au Qatar (en finale contre la Croatie – ce billet a finalement craqué) et qu’on aura une nouvelle génération toute mignonne de joueurs qui, elle aussi, nous fera vivre par procuration. C’est tout ce que je nous souhaite. Bonne (petite) finale !

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