Politique, scène internationale, médias: ce qui a changé avec le roi Philippe en cinq ans de règne

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Si la monarchie est une institution qui vit dans la continuité, sur le long terme, sans bouleversements brusques, des changements ont tout de même été initiés au Palais depuis le nouveau règne. Que ce soit en termes de communication, de rythme, d’activités ou de voyages officiels.

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Un roi moins politique

« Philippe a donné le ton dès sa prestation de serment  », rappelle Vincent Dujardin (UCL), historien spécialiste de la monarchie. Celui d’un roi à l’écoute des différentes communautés du pays, aux sensibilités souvent différentes. « Et il est parvenu à rassurer le Nord du pays en reconnaissant le fait régional. »

Car le règne de Philippe est aussi celui de la mise en œuvre de la 6e réforme de l’Etat. « C’est Albert qui a ouvert la voie, estime Herman Matthys (VUB), son homologue flamand. Et c’est sous ce même règne que les partis traditionnels ont reculé et que l’on a assisté à la croissance de la N-VA. C’est peut-être pour cela qu’il observe une plus grande prudence pour ne pas froisser le monde politique, surtout maintenant qu’on approche d’échéances électorales. Et puis, les piliers traditionnels des gouvernements, plutôt favorables à la monarchie, n’ont plus le même pouvoir que par le passé. A l’inverse, les partis pro-républicains… »

Ceci explique sans doute pourquoi il se montre plus discret sur la scène politique nationale, où des remous familiaux (débat sur la paternité d’Albert, absence de Laurent lors des cérémonies du 21 juillet 2017) qui lui sont étrangers, ont relancé le débat sur les dotations accordées à la famille royale. En 2014, après un an de règne, Philippe a également laissé plus de latitudes aux politiques pour négocier la suédoise, même si celle-ci ne disposait pas d’une majorité dans les deux corps linguistiques.

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L’image internationale, une influence symbolique

Philippe se montre actif sur la scène internationale. Mais sa présence, si elle ouvre les portes, est plus importante que sa réelle influence.

« C’est un Roi à temps plein, commente Vincent Dujardin. Cela se manifeste par le nombre de ses activités, des visites à l’étranger, des discours qu’il souhaite prononcer, les réseaux qu’il tente de tisser en Belgique et à l’étranger ou des initiatives qu’il veut porter comme la formation en alternance par exemple. »

Le souverain semble d’ailleurs s’être fort investi sur le terrain international. « Que ce soit à Davos au sein du groupe de Bilderberg ou lors d’audiences au Palais, il est attentif au réseau politique international, confirme l’historien de l’UCL en insistant sur la symbolique de l’implication de Philippe lors de la campagne pour la reconnaissance de la Belgique comme membre non-permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Mais je mettrais en avant son rôle lors des visites d’Etat qui ont un volet économique plus développé qu’avant. » Un héritage des missions princières passées, auxquelles il a pris part et qui lui vaut aujourd’hui de rester très attentif aux questions économiques.

« Il ne faut pas exagérer son rôle diplomatique, nuance Herman Matthys. Dans certains pays comme l’Arabie saoudite, qui est une monarchie, sa présence permet d’ouvrir des portes. Mais pas dans d’autres pays qui n’en sont pas, comme les Etats-Unis. De plus, le commerce extérieur est régionalisé. » Sans contester ce fait, Vincent Dujardin estime pour sa part que la présence du Roi « peut conférer un sentiment d’unité alors que la diplomatie économique belge est éclatée entre fédéral et régions ».

Enfin, dans la désignation des ambassadeurs, le rôle du Palais dépend « du fait qu’on ait un ministre fort ou faible. Mais actuellement, c’est Didier Reynders », souligne Herman Matthys. Traduction : c’est le ministre qui nomme.

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L’ouverture douce aux nouveaux médias

Pas de révolution dans la communication du Palais, parfois plus discret que sous le règne de Baudouin. Par contre, Philippe est désormais présent sur les réseaux sociaux.

« Il n’y a pas beaucoup de communication venant du Palais, tranche Herman Matthys. Un peu pour le moment, avec la performance des Diables rouges à la Coupe du monde. Mais elle est moins active que du temps de Baudouin. »

Par contre, poursuit l’analyste de la VUB, le règne de Philippe est celui de l’entrée dans les nouveaux médias. « C’est une différence par rapport à Albert, même si Philippe ayant peu de pouvoir, il est moins présent que d’autres chefs d’Etat. Et puis, il doit se montrer prudent sur ce terrain par rapport à des gouvernements qui sont désormais de composition différente. »

« Il y a eu une modernisation de la communication, une évolution avec le recours aux réseaux sociaux, comme Twitter ou Facebook, avec la diffusion de vidéos d’activités que ce soit à l’occasion d’une visite d’Etat ou d’une visite aux Diables rouges avant leur départ à Russie, souligne Vincent Dujardin. Il y a eu aussi les visites à Tomorrowland, des vidéos plus privées comme celle du kitesurf qui a rencontré un grand succès, ou des photos d’anniversaire. »

L’historien de l’UCL préfère toutefois parler d’évolution plutôt que de révolution. « Cela n’annonce pas une ouverture totale qui pourrait être très risquée d’ailleurs », estime-t-il.

De même, le Palais veille à ne pas trop exposer les enfants du couple royal. « Ils sont davantage mis en avant qu’avant le 21 juillet 2013, relève Vincent Dujardin. Avant cette date, ils ne participaient pas au défilé du 21 juillet par exemple. La princesse Elisabeth, devenue Duchesse de Brabant, a prononcé quelques brefs discours, y compris à l’occasion des commémorations de 14-18. On a aussi vu les princes Gabriel et Emmanuel à Moscou pour Belgique-Japon. »

« C’est une tradition chez les chefs d’Etat de protéger leurs enfants des médias, confirme Herman Matthys. Mais il ne faut pas oublier qu’Elisabeth aura bientôt 18 ans et qu’il faudra décider si on lui octroie une dotation. » Elle devrait donc sortir de l’ombre au fil des prochains mois.

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D’une formation de gouvernement à l’autre

Difficile de mesure l’influence réelle du Roi. Surtout quand il est discret comme Philippe. Et s’il ne s’est pas opposé à la constitution de la « suédoise » en 2014, la formation du gouvernement en 2019 s’apparente à un premier vrai test politique.

En cinq années, quelle a été l’influence de Philippe ? A-t-il joué un rôle en coulisses, avec la discrétion qui sied à la fonction ? Vincent Dujardin le pense.

« Un moment important a été la formation du gouvernement Michel, rappelle-t-il. Le roi Philippe a favorisé le processus. Probablement aurait-il préféré que le CDH monte aussi dans la coalition, mais il a joué là un rôle. Il aurait pu mettre des bâtons dans les roues d’un gouvernement incluant la N-VA, comme son père en 2010, mais il ne l’a pas fait, en étant convaincu qu’il n’était pas heureux de les voir dans l’opposition avec un tel résultat électoral. »

Une opposition aux nationalistes flamands était d’autant moins envisageable que le règne du nouveau souverain n’était vieux que d’un an. Un interventionnisme trop marqué contre le vote exprimé au Nord du pays aurait pu s’avérer fatal à la monarchie. Ce ne fut pas le cas. Et depuis lors, le souverain semble plutôt effacé sur ce terrain.

« Il sera toujours difficile de mesurer scientifiquement la magistrature d’influence que peut exercer un roi dans le secret du colloque singulier, nuance Vincent Dujardin. Mais on sait qu’en Belgique le roi règne mais ne gouverne pas. C’est un roi « sans pouvoirs ». Et puis il sait que les choses importantes doivent se dire dans la discrétion s’il veut obtenir raison. »

« Philippe est un chef d’Etat protocolaire, tranche Herman Matthys. Et c’est ce que souhaitent les partis flamands, à l’inverse des francophones. C’est sous le règne d’Albert que le système a changé, avec la nouvelle réforme de l’Etat. Cela explique sans doute pourquoi il est populaire désormais, même en Flandre. » Une popularité, souligne l’expert de la VUB, qui n’atteint cependant pas celle de son oncle.

Et qui explique pourquoi même les plus partis flamands les plus radicaux n’ont pas trop ciblé le nouveau roi depuis son accession au trône. Il incarne une monarchie lisse, sans vague, et qui laisse la classe politique à ses tourments. « Le premier grand test pour Philippe, ce sera la formation du prochain gouvernement fédéral, prédit encore Herman Matthys. Si l’on en croit les sondages, ce sera un moment difficile. Il peut déjà s’y préparer. »

Il reste peu de chose de la Belgique de Baudouin

Pascal Lorent

© Belga
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Le 31 juillet 1993, le roi Baudouin décédait à Motril, en Espagne. Un règne de quarante-deux années au cours desquelles la Belgique a fortement évolué, par le biais notamment de quatre réformes de l’Etat. Un quart de siècle plus tard, que reste-t-il de l’héritage d’un des souverains les plus populaires ?

« Il n’y a pas d’héritage, assure Herman Matthys. Beaucoup de Belges nés à la fin du siècle passé n’ont jamais connu Baudouin. » Qui plus est, le cadre dans lequel évolue le pays a fortement changé, ajoute-t-il. L’intégration européenne s’est encore accentuée, tandis que les deux réformes de l’Etat ont renforcé le pouvoir des Régions au détriment du fédéral, tandis que le Roi perdait un peu plus de ses prérogatives. Sans oublier l’émergence de nouveaux médias.

« La Belgique a évolué sur le plan sociétal et sur le plan politique, reconnaît Vincent Dujardin. La reconnaissance du fait régional dans le chef du roi Philippe, par exemple, va beaucoup plus loin que ce que n’a jamais fait son oncle, qui avait même manifesté par courrier des réserves certaines sur les dernières réformes de l’Etat qu’il avait connues. Quant à l’exercice de la fonction royale, ses successeurs ont été plus en retrait sur le plan politique. Mais en des circonstances très particulières comme en 2007 ou 2010, on a quand même vu un roi Albert II être amené à agir « à la Baudouin ». »

Une présence moins visible

La foi catholique du souverain, qui était soulignée en certaines occasions, est plus discrète dans le chef de Philippe, signe d’une séparation entre l’Eglise et l’Etat renforcée au fil du temps. Ce qui se manifeste notamment sur les questions éthiques comme l’euthanasie ou l’IVG. « La preuve qu’il ne reste rien de cet héritage, c’est le débat actuel sur l’avortement, qui s’est déroulé sans cri, sans heurt », poursuit Herman Matthys, en référence au refus du roi Baudouin de signer la précédente loi sur ce thème, en 1990. Une crise résolue par une impossibilité temporaire de régner. « Quand Baudouin a fait cela, il a joué avec l’avenir de la monarchie, poursuit-il. Aujourd’hui, ce ne serait plus possible. »

Vingt-cinq ans plus tard, plus rien ? Vincent Dujardin se montre plus nuancé. « Le roi Baudouin a redoré l’image de la monarchie après le règne le plus controversé de l’histoire de Belgique. Sa popularité était immense », rappelle-t-il. Il a également sorti la Belgique de la neutralité voulue par Léopold III : « Il a tissé des liens sur le plan international, comme l’a montré la présence de quarante-quatre chefs d’Etat ou de gouvernement lors de ses funérailles. Ses successeurs ont bénéficié de ses liens qui ont parfois permis d’ouvrir des portes, comme avec l’empereur du Japon. »

Par contre, l’aura qui entourait la personnalité du cinquième Roi des Belges n’a pas empêché le monde politique de détricoter un peu plus les prérogatives royales. Et de pousser très loin le fait régional, au point que certains désormais évoquent même la possibilité de faire machine arrière.

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