Pour ou contre les stories Instagram, voici de quoi affûter votre argumentaire

© Mathieu Golinvaux - Le Soir
© Mathieu Golinvaux - Le Soir

Vous faites partie de ces gens qui enchaînent les stories Instagram vous mettant en scène sur une plage paradisiaque, devant des rizières en terrasse surnaturellement vertes ou depuis l’intérieur de votre tente, ouverte sur un paysage à couper le souffle ? À moins que vous n’apparteniez au camp inverse : vous les raillez voire les méprisez quand vous les croisez en voyage, ou pestez depuis l’écran de votre open space.

Si Instagram a un impact sur les destinations et les infrastructures touristiques, le réseau social change aussi, indéniablement, les voyageurs eux-mêmes : nous. Que cherchons-nous quand nous partageons notre périple avec nos followers ? Est-ce le règne du narcissisme ou l’éclatement de la créativité ? L’écran nous distancie-t-il de la réelle beauté d’un paysage ou, au contraire, nous en rapproche-t-il ? On vous livre, ici, clef sur porte, des analyses et autres punchlines, dans un sens comme dans l’autre, fruits du travail de deux experts sur le sujet. De quoi affûter vos arguments pour votre prochain débat autour d’un Gin To’, en terrasse, sur une table en palettes de bois, si possible au coucher de soleil…

« À trop l’augmenter, on n’accepte plus la simplicité du réel »

Bertrand Naivin est théoricien des arts et des médias, professeur à l’Université Paris 8 et auteur de Selfie. Un nouveau regard photographique (L’Harmattan, 2016). Il porte un regard plutôt critique sur cette nouvelle façon de voir et de voyager. Voici quelques-uns de ses arguments.

Attaque nº1 : On s’adresse plus à soi qu’à l’autre. « Le selfie de vacances est assez proche du selfie tout court : il exprime ce que j’appelle le “je suis à vous là”. Il s’agit d’une image qu’on partage pour montrer ce que l’on fait à un instant précis, où et avec qui. En réalité, on s’adresse moins à l’autre qu’à soi-même. On envoie une image à l’autre, parce qu’on pense à cette personne, bien sûr, mais surtout pour que cette personne valide notre existence et notre expérience. »

Attaque nº2 : Réalité augmentée. « Au départ, l’écran, c’est ce cache pour dissimuler les comédiens qui se changent au théâtre. Aujourd’hui, tout le monde vit sur écran pour augmenter le réel. Cette notion de cache persiste. L’écran et le # aboutissent à une dissimulation du réel au profit d’un autre réel, qui sera filtré, décalé. Il s’agit toujours d’augmenter ce que l’on voit, ce que l’on vit : trouver le truc que les autres n’ont pas vécu. Avant, l’image servait à rendre compte de la beauté du paysage, ou de la personne qu’on avait vu(e). Avec la culture 2.0, il y a un renversement : on cherche un réel qui sera à la hauteur de l’image qu’on veut poster, des images qu’on a vues sur Instagram. À trop vouloir l’augmenter, on n’accepte plus la simplicité du réel. »

Attaque nº3 : Frénésie d’images. « L’image ne se compte plus, par opposition à la pellicule, qui limitait le nombre de photos. Aujourd’hui, il n’y a plus de limite : cela décuple les possibilités, certes, mais crée également une surenchère, une frénésie d’images et une addiction à la publication. C’est ce que je nomme la “techsistence”, soit une existence qui n’est plus vécue qu’à travers l’écran pour être vue dans l’écran de l’autre. On ne peut plus rien vivre comme expérience sans montrer qu’on l’a fait – et on ne peut plus rien voir sans le poster tout de suite. »

Attaque nº4 : Perte d’altérité. « On pressent bien qu’on ne choisit plus une destination pour son altérité, pour ce qui va nous déplacer, nous décentrer et nous rendre différent. On choisit un endroit exotique pour pouvoir montrer où on a été, on sélectionne le lieu en fonction de la photo, de ce qu’on va pouvoir en dire pour épater la galerie. »

Attaque nº5 : Plus le temps de se perdre. « On ne peut plus se permettre l’erreur : il faut aller directement au bon endroit, trouver le bon resto, le bon chemin. On vit déjà dans un stress permanent et même les vacances deviennent une expérience de travail. On gère son temps, ses loisirs, comme un entrepreneur gère ses affaires. Le smartphone propose une surenchère d’efficacité, déjà comme le faisaient les guides de voyage type le Routard. Le numérique ne crée rien, mais il décuple tout. On ne prend plus le temps de se perdre ou de ne rien faire. »

« On fait comme tout le monde… car on est comme tout le monde ! »

Agathe Lichtensztejn, auteure de l’ouvrage « Le Selfie. Aux frontières de l’égoportrait » (L’Harmattan, 2015), défend davantage ces pratiques numériques. Selon elle, il n’y a aucune raison que ces nouveaux codes soient forcément inférieurs aux normes précédentes. Démonstration.

Riposte nº1 : Aveu de fragilité. « Plutôt que de parler de narcisisme, je considère qu’un selfie, notamment de vacances, est autocentré. Mais j’y vois surtout un aveu de fragilité : il y a là un rapport de dépendance au regard de l’autre. Or, envoyer une photo à des amis ou à sa famille n’a pas la même valeur qu’une image postée sur Instagram. Ce n’est jamais anodin de balancer sa tronche sur ces réseaux, de se donner en pâture, quand on sait ce que ça peut donner : bashing, shaming, harcèlement, etc. Poster une photo de soi, c’est une forme d’abandon à l’autre : vas-y, juge-moi. Je veux au moins reconnaître ce courage-là à chaque personne qui le fait. »

Riposte nº2 : Second degré et politisation. « Le selfie, comme la photo de voyage, permet d’enclencher le dialogue, l’échange. Cela ne veut pas forcément dire qu’on se parle, mais c’est aussi le “like”, le détournement. Deux selfies de tourisme ont été largement moqués : les deux Knacki devant une image de plage sur un écran, raillant les deux genoux d’une personne à la plage et cette femme de dos, qui tient la main de son copain, qui prend la photo. On trouve aussi des comptes Instagram parodiques, qui montrent à quel point tout le monde prend les mêmes photos. Ou une réelle politisation des photos de voyage. Des touristes se sont retrouvés dans le flot des printemps arabes. D’autres révèlent l’envers du décor d’un spot touristique. »

Riposte nº3 : Education artistique. « Il y a quand même quelque chose de génial à ce que tout le monde ait la chance de créer ses images. C’est très beau. Instagram est aussi un outil d’éducation à l’image : des jeunes y découvrent des artistes. Certes, ces photos ne sont pas toujours intéressantes prises seules, mais elles prennent sens dans l’addition. Oui, les jeunes ont un autre système de normes – personnellement, je ne prends pas de selfies, je n’aime pas ça – mais en vertu de quoi notre système référentiel serait-il meilleur ? Personne n’a raison ou tort, cela fonctionne juste différemment. »

Riposte nº4 : Hypocrisie du grand voyageur. « On aime beaucoup crier à la perte des valeurs, et cela vaut pour tout. Ici, on dira que les voyageurs sont tellement obsédés par leurs photos qu’ils ne vont plus vraiment à la rencontre des autres. Mais honnêtement, qui voyage vraiment comme cela ? C’est une vision romantique. On fait comme tout le monde parce qu’on est comme tout le monde. On critiquait déjà le club Med de la même façon ! Est-ce que les gens qui postent des photos Instagram passent à côté du lieu ou le consomment autrement ? Est-ce une expérience – prendre la photo – qui annihile l’autre – s’imprégner du lieu, le visiter ? Je crois que complémentaire. Oui, les gens sont souvent “écranisés” – la tête dans leur écran – mais il y a toujours bien un moment où ils se tournent vers le site. »

Riposte nº5 : le plaisir. « Le propre de la photo n’a jamais été d’être une capture de la réalité, mais bien une mise en scène, un cadrage. Pourquoi ne capitaliserions-nous pas sur les nouveaux outils qu’on nous donne : filtres, retouches, etc. ? Il y a un facteur plaisir dans le fait de prendre, de travailler une belle photo. On a le droit d’être récompensé ; il n’y a rien de sale là-dedans ! »

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