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Comment trouver les mots justes pour rendre hommage à Simone Veil?

©Reuters.
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Chère Madame,

Il est difficile, devant une telle cohérence, une telle droiture, de trouver les mots justes pour dire ce que l’on vous doit.

Beaucoup ont vu en vous celle qui avait enfin donné aux femmes le droit de disposer librement de leur propre corps, de résister à la mainmise ou au mépris des hommes, d’exister comme une personne morale à part entière. C’est évidemment exact. Lorsqu’en novembre 1974, vous faites voter la loi pour la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse, la condition des femmes s’apprête à changer radicalement. Cette loi ne porte pas seulement un droit, elle exprime une philosophie : en lieu et place du sujet abstrait invoqué ici ou là – largement idéalisé mais soumis, en pratique, à de multiples discriminations –, les femmes sont reconnues comme des sujets moraux dans leur existence concrète. C’est à elles – et à elles seules – de décider de leur propre destin, surtout quand celui-ci est marqué par une expérience qui touche au plus intime de leur être. Comme vous le disiez à l’époque, « l’avortement est toujours un échec, quand il n’est pas un drame ». Il serait temps de comprendre que cette loi concerne les femmes aussi bien que les hommes : nous tous, être sexués et mortels, lorsque la question morale nous affecte dans notre corps même.

« Votre nom faisait l’effet d’un baume »

Mais dans la France des années 70, votre rôle ne se résumait pas à cela. Dans des familles où les femmes étaient malmenées, lorsqu’elles devaient, seules, lutter pour leur dignité ou leurs droits, votre nom faisait l’effet d’un baume. Dans ces lieux-là – j’en ai été le témoin –, il suffisait de prononcer votre nom pour que des femmes retrouvent soudain un début d’allant, de foi, de courage. Toutes ne partageaient pas forcément vos options politiques. Mais précisément pour cela, votre action redonnait de l’espoir, en dépassant les frontières étroites de la vie politique ordinaire. Et puis, l’on oublie trop souvent de citer l’une des phrases clés de votre discours : « Je ne suis pas de ceux et de celles qui redoutent l’avenir. Les jeunes générations nous surprennent parfois en ce qu’elles diffèrent de nous ; nous les avons nous-mêmes élevées de façon différente de celle dont nous l’avons été. Mais cette jeunesse est courageuse, capable d’enthousiasme et de sacrifices comme les autres. Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie sa valeur suprême ». En quelques mots, vous aviez redonné confiance, non seulement aux jeunes femmes, mais aux jeunes tout court. Cette loi proposait aussi un pacte entre les générations. On l’oublie trop souvent.

L’Europe, un socle partagé

L’Europe fut le prolongement de ce premier engagement. Là encore, nous sommes nombreux à nous demander comment des personnes comme vous, déportée à 16 ans et demi, ont été en mesure de surmonter l’immense fracture léguée par la guerre et la Shoah – la vague de haine, d’irréductible haine qui aurait dû submerger le continent européen. Dans vos interviews, vous dites souvent que votre génération « n’avait pas le choix », que vous étiez « condamnés » à vivre ensemble. Mais la dynamique européenne à laquelle vous participez va bien au-delà. Car l’Europe n’est pas seulement un projet. C’est d’abord un socle partagé : nés à la fin de la guerre, les systèmes de sécurité sociale servent de référentiel pour la solidarité nationale, la croissance doit donner lieu à une large redistribution. Ces principes ne font guère de doute, même si les partis s’opposent sur les modalités. Et c’est une terre d’apprentissage, un espace politique où l’on doit apprendre à travailler avec d’autres : d’autres langues, d’autres cultures politiques, d’autres manières d’agir… A l’époque, c’est de tout cela qu’il s’agit : l’axe franco-allemand en est, logiquement, la colonne vertébrale, mais c’est d’une dynamique d’ensemble qu’il est question. Aujourd’hui, nous vivons une crise de l’idée européenne pour avoir fragmenté cette dynamique originelle, isolé le « marché unique » de ses fondements sociaux et culturels. Les années qui viennent nous diront s’il est possible de surmonter ces fractures, en sortant le continent du tunnel de l’austérité. Sur cette question, votre engagement européen est un puissant appel à construire des convergences entre pays et familles politiques opposées. Car une chose est sûre : il n’y a pas d’avenir pour la politique en Europe sans une politique spécifique pour l’Europe – et ce, dans chaque Etat membre.

Réfléchir au sens de l’action politique

Puis – pourquoi le taire ? – vient le temps des désaccords. Même si, ces jours-ci, le pays communie dans un hommage mérité, aucun homme ou aucune femme politique ne suscite l’unanimité. Votre participation au gouvernement des années 1993-1995 aux côtés de Charles Pasqua, votre soutien à la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 ont pu surprendre ou décevoir. Mais outre que ce fut l’occasion de rappeler quelques principes essentiels – en vous opposant aux excès de l’identité nationale ou, plus largement, en érigeant des garde-fous au racisme et à l’antisémitisme –, cette situation donne aussi l’occasion de réfléchir au sens de l’action politique. Celle-ci ne consiste pas à produire un point de vue faussement consensuel, mais à fournir une argumentation, à s’inscrire dans un espace de possibles, à proposer une consistance toujours singulière. Le temps de l’action politique est là : dans cette manière d’éprouver l’accord ou le désaccord, et de proposer un chemin à tous.

Un colosse aux pieds d’argile

Mais il y a plus. Car ce chemin n’a de sens que si, à sa façon, il parvient à s’opposer à la déshumanisation qui hante la condition humaine. En la matière, votre parcours était exemplaire. Vous aviez connu dans votre chair « l’extermination des Juifs d’Europe », pour reprendre le titre du livre de Raul Hilberg et, plus encore, vous aviez survécu. Vous portiez en vous la condition des survivants dont nous savons, depuis Primo Levi, qu’elle peut être littéralement invivable. Cette condition, vous l’avez pourtant assumée jusqu’au bout, donnant à la vie le dernier mot. Cela est en soi bouleversant. Le fait que vous l’ayez assumé comme responsable politique doit cependant nous aider à franchir une étape supplémentaire. Il s’agit, là encore, de mieux comprendre ce que l’action politique signifie : en amont de l’accord et du désaccord, à mi-chemin entre histoire individuelle et histoire collective, résident l’effroi ou l’abjection, mais aussi la résistance, le courage, le témoignage, la mémoire. Colosse aux pieds d’argile, la politique est d’abord la prise en charge collective de cette tension irréductible entre déshumanisation et humanisation. L’oublier, renvoyer la politique aux seuls impératifs de la tactique ou de la stratégie, c’est oublier ce qui fonde le sens commun, prendre le risque d’un nouvel abîme.

Un sens de la distinction

Chère Madame, il y a une chose, cependant, qu’en ces heures où votre existence a rejoint le silence qui précède toute parole, j’aimerais vous confier. Pour votre génération, la déshumanisation avait une forme explicite. Elle résidait dans un temps – l’Allemagne nazie, mais aussi la Russie soviétique – qui semblait essentiellement derrière nous. Surtout, il s’agissait d’un temps hermétiquement séparé de celui de la vie quotidienne. Mon sentiment est qu’aujourd’hui, la frontière entre ces moments est de plus en plus poreuse, que la déshumanisation s’infiltre dans le quotidien des sociétés contemporaines sans que nous sachions toujours le reconnaître, qu’elle peut corrompre les règles du débat contradictoire si les générations actuelles ne savent pas lui donner le nom qu’elle mérite. Le génocide des Tutsis hier, la guerre en Syrie, la tragédie des migrants en Méditerranée ou les femmes qui tombent sous les coups de leur conjoint aujourd’hui, en sont le triste rappel. Puisse l’hommage qui vous est fait porter haut cette exigence – et nous rappeler que la politique ne doit jamais transiger sur l’essentiel. Avec, comme ultime balise pour nous tous, comme legs et comme symbole, une qualité que personne n’a su vous contester : un certain sens de la distinction. Pour cela aussi – pour cela surtout : merci.

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