Aux Etats-Unis, la frustration ancestrale des «pauvres Blancs» ressurgit

Le rassemblement «
suprémaciste
» de Charlottesville
: une réaction violemment désespérée des «
pauvres Blancs
» d’aujourd’hui. ©Photonews
Le rassemblement « suprémaciste » de Charlottesville : une réaction violemment désespérée des « pauvres Blancs » d’aujourd’hui. ©Photonews - Photo News.

L ’américanisme, n’a jamais été une question de race ou d’origine ancestrale. Un bon Américain est un homme qui est loyal envers ce pays et envers ses idéaux de liberté et de démocratie.

Si, très tôt au XXe siècle, la majorité des Américains d’origine européenne ont pu se reconnaître dans cette tirade du président Franklin D. Roosevelt, une double tache historique et indélébile vient souiller le tableau par trop idyllique : l’exclusion de cette communauté de destins de deux groupes ethniques : les « Nègres » et les « Indiens »

« Les Indiens mourront dans l’isolement comme ils ont vécu ; mais la destinée des Nègres est en quelque sorte enlacée dans celle des Européens, avait prophétisé Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, rédigé dans les années 1830. Les deux races sont liées l’une à l’autre sans pour cela se confondre ; il leur est aussi difficile de se séparer complètement que de s’unir. »

Le « péché originel » de l’esclavage

De bonne heure, les Blancs américains se sont perçus comme fondamentalement égaux, quelles que soient par ailleurs les inégalités « réelles » – de pouvoir ou de richesse – qui les divisaient. Mais de ce fait même, ceux dont la situation relative était la moins favorable (les « pauvres Blancs ») avaient d’autant plus intérêt à ce que leur statut soit essentiellement différent de la caste des esclaves, des Nègres. De là, une exacerbation des sentiments « racistes », qui accompagne paradoxalement le progrès de la démocratie.

« S’il fallait absolument prévoir l’avenir, écrivait le même Tocqueville, je dirais que, suivant le cours probable des choses, l’abolition de l’esclavage au Sud fera croître la répugnance que la population blanche y éprouve pour les Noirs ».

De fait. L’abolition de l’esclavage, en 1865, le lent démantèlement de la ségrégation raciale, qui ne sera parachevé qu’un siècle plus tard, en 1965, des œuvres du président Lyndon Johnson, l’incontestablement conquête de l’égalité juridique, le discrédit même des discours racistes, singulièrement après l’ouverture des camps d’extermination nazis : rien n’a y a fait. Les faits résistent.

« La couleur de la peau reste un élément déterminant de la distribution des biens entre Noirs et Blancs, des chances de succès, du taux d’incarcération, de la criminalité, de la santé, du lieu de résidence ou encore du montant des allocations perçues, explique Pauline Peretz, historienne des États-Unis à l’Université de Nantes. Et, dans le domaine des représentations, des stéréotypes culturalo-racistes associant identité noire et comportement dysfonctionnels persistent encore. »

Les dates clés du combat noir américain

Les tensions que nous avons connues depuis quelques jours autour de la volonté de démonter une statue du général Lee à Charlotesville, en Virginie, peuvent être analysées comme une réaction violemment désespérée des « pauvres Blancs » d’aujourd’hui, qui, face à une société de plus en plus multiculturelle et ouverte qui les laisse interdits, cultivent la nostalgique d’un pays sudiste, inégalitaire et ségrégationniste, à jamais disparu.

« La mémoire et les plaies de la guerre de Sécession, qui s’est achevée il y a 152 ans !, restent vives, nous confirme André Kaspi, professeur émérite d’histoire de l’Amérique du Nord à la Sorbonne et ex-directeur du Centre de recherches d’histoire nord-américaine. La simple idée que l’on puisse porter atteinte à la statue de Lee permet de réunir une nébuleuse de groupuscules – nationaux-populistes, racistes, antisémites, homophobes… – que l’on range sous l’appellation de “droite alternative” (Alt-right) et qui rêvent que les États-Unis redeviennent ce qu’ils étaient il y a un siècle et demi. C’est au fond un mouvement réactionnaire, qui se refuse à rejoindre les caractères les plus modernes de la société américaine. »

« Les peuples n’en ont jamais totalement fini avec leur histoire, opine la politologue franco-américaine Nicole Bacharan. Le Nord et le Sud ne sont pas tombés d’accord sur la conclusion de la guerre de Sécession, sur ce qui s’était vraiment passé et sur les leçons à en tirer pour les générations futures. Dans le Sud, le sentiment d’injustice, d’oppression, de manque de reconnaissance historique et sociale, est encore très vivace… »

Le paradoxe « Barack Obama »

Pourtant l’Amérique a énormément changé, ne fût-ce que démographiquement – d’ici 2050, les Blancs seront minoritaires dans le pays. L’accession de Barack Obama à la Maison-Blanche, en 2008, marqua par ailleurs une rupture symbolique – plus que politique – considérable. Mais c’est précisément ce que refuse une minorité d’Américains. Par une tragique ironie de l’histoire, l’ère Obama a même ravivé et galvanisé des groupuscules en voie de folklorisation.

« Et l’élection de Trump en a ‘“rajouté une couche”‘, enchaîne Nicole Bacharan, en ce sens que beaucoup de ces gens considèrent qu’ils ont gagné l’élection, que leur point de vue, qui était marginalisé, inacceptable, voire inaudible, est aujourd’hui décliné depuis le Bureau ovale. »

Si les exaltés prêts à prendre les armes pour protéger la statue du général Lee semblent relativement peu nombreux, le « racisme ordinaire » est par contre, selon Nicole Bacharan, bien présent dans une population qui a massivement voté pour Donald Trump. « C’est l’idée que les Blancs sont moins bien traités que les Noirs, que ceux-ci bénéficient de mesures de préférence, voire qu’il n’est pas normal que ‘“ces gens-là”‘ soient au pouvoir, détaille-t-elle. Il ne s’agit pas d’un racisme qui s’exhibe avec des croix gammées, qui affirme la supériorité de la race blanche qui devrait dominer le monde, comme en sont convaincus ceux qui ont défilé à Charlotesville, mais d’un racisme avéré tout de même. Et aux États-Unis, même quand on représente 6 ou 7 % de l’opinion, ça fait beaucoup de monde… »

Quelle est la responsabilité de Donald Trump ? Souffle-t-il sur les braises du désespoir par opportunisme politique ou est-il fondamentalement raciste lui-même ? « A mon sens, malgré ses dénégations, il est raciste, répond Nicole Bacharan. Quand on voit sa carrière de promoteur immobilier, au cours de laquelle il a quand même dû faire face à un certain nombre de procès parce qu’il voulait exclure des Noirs de ses immeubles, quand on voit sa campagne électorale et ses appels du pied au ‘“bon vieux temps”‘, à l’époque où les Noirs qui faisaient des vagues, on leur réglait leur compte efficacement, etc., on se rend compte que tout cela compose un discours raciste aux racines très profondes. Le drame de Charlottesville est du reste une preuve éclatante : il est inculte, certes, mais pas au point de confondre des militants anti-racistes, fussent-ils armés de battes de base-ball, et de gens qui défilent avec la croix gammée. »

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