Cajun ou cadien ?

Le drapeau de l’Acadiane.
Le drapeau de l’Acadiane.

Musique cajun, cuisine cajun… Voilà qui évoque en Europe la joyeuse Louisiane, celle du Quartier français de La Nouvelle-Orléans, à l’antipode des zones dévastées en 2005 par l’ouragan Katrina. Cajun , d’après la graphie anglaise, prononcé <keidjen’> par les anglophones, mais que les francophones hors Louisiane prononcent souvent <cajun>.

En Louisiane, point de Cajuns , mais des Cadiens . Et pour cause : cette dénomination renvoie aux Acadiens chassés du Canada par les Anglais lors du « grand dérangement » de 1755 et qui se sont réfugiés sur les bords du Mississipi. Cela explique pourquoi le français des Cadiens de Louisiane est proche de celui des Acadiens de l’Est du Canada. Et pourquoi les Louisianais francophones préfèrent cadien à cajun

Postscriptum 1

La Nouvelle-France vers 1750

Après un bref périple au Canada, cette chronique estivale vous propose de partir à la découverte d’une autre communauté francophone d’Amérique du Nord, la Louisiane. Cet État du Sud des États-Unis est l’une des destinations les plus appréciées en Europe, mais sa situation linguistique réserve quelques surprises.

Comme une grande partie du Canada, la Louisiane a fait partie de la Nouvelle-France. En témoigne son nom, donné en l’honneur du roi Louis XIV par René-Robert Cavelier de la Salle, lorsque ce dernier prend possession, en 1682, des territoires qu’il a explorés dans le bassin du Mississipi. À cette époque, la Louisiane couvre un immense territoire, allant des Grands Lacs au golfe du Mexique.

Pas plus que dans les autres territoires de la Nouvelle-France, les intérêts français en Louisiane ne sont soutenus par la mère-patrie, elle-même empêtrée dans des conflits en Europe. Lors du Traité de Paris (1763), qui consacre la fin de l’emprise française en Amérique, la majeure partie du Canada et la rive occidentale du Mississipi sont cédées à l’Angleterre. Mais la rive orientale du même fleuve était passée dès 1762 sous le contrôle des Espagnols, à la suite d’un traité secret entre la France et son alliée l’Espagne.

L’Espagne rétrocède ce territoire à la France en 1800. Trois ans plus tard, Napoléon Bonaparte vend cette colonie aux États-Unis. Si les (A)cadiens sont américains, c’est donc bien la faute à Napoléon, comme le chante Michel Fugain. L’actuelle Louisiane, qui n’est plus que la partie méridionale de la Louisiane française, devient en 1812 le dix-huitième État des États-Unis.

Postscriptum 2

Durant le 18e siècle, quelque 7.000 colons français s’établissent en Louisiane. Comme ailleurs en Nouvelle-France, les émigrants prennent possession d’un territoire déjà habité par des tribus amérindiennes, avec lesquelles ils commercent et nouent des alliances militaires contre les Britanniques. Ils leur empruntent des mots pour nommer des réalités appartenant à la faune ( chaoui “raton laveur”, du choctaw shaoui , de même sens), à la flore ( bayou “marigot”, du choctaw bàjuk “petite rivière”), à la toponymie ( Houma , nom d’une ville qui est également celui d’une tribu autochtone), à l’hydronymie ( Atchafalaya , nom d’une rivière, qui signifie en choctaw “grande rivière”), etc.

Ces amérindianismes sont spécifiques à la Louisiane parce que le choctaw est la langue de la tribu éponyme, établie dans le Sud-Est des États-Unis. Mais les Cadiens connaissent aussi des emprunts aux langues amérindiennes qu’ils partagent avec le Québec et l’Acadie, dont l’incontournable ouaouaron “grenouille-taureau”, mais aussi des mots d’origine algonquienne comme babiche “lanière de peau”, pacane “pécan” ou pichou “lynx”.

À l’exception de prisonniers capturés à l’occasion de représailles, les Français n’asservissent pas les Amérindiens. Ils leur préfèrent des esclaves africains qu’ils font venir pour développer, dans le Sud de la Louisiane, une économie de plantation. On estime à quelque 6.000 le nombre d’esclaves arrivés en Louisiane entre 1719 et 1743. Le contact entre maîtres et esclaves est à l’origine du créole louisianais, à base française. Celui-ci est proche d’autres créoles que l’on trouve dans les Caraïbes (Haïti, Guyane). Aujourd’hui, il est essentiellement parlé par la communauté noire.

Postscriptum 3

Les Louisianais francophones se revendiquent comme Cadiens. Nombre d’entre eux ont des ancêtres chassés de l’Acadie par le « grand dérangement » à partir de 1755. Ces derniers, à leur arrivée en Louisiane, ne reçoivent pas un bon accueil : démunis de tout, ils sont méprisés par les riches propriétaires des plantations. D’autres Acadiens les rejoignent ensuite, sollicités par les autorités espagnoles en 1785 pour assécher les marais du Sud.

Aujourd’hui, les Cadiens forment une communauté reconnue, que le tourisme a rendue particulièrement visible dans certaines « paroisses » (comtés) du Sud de l’actuelle Louisiane, regroupées depuis 1971 sous l’appellation officielle Acadiane (anglais Acadiana ). Ils pratiquent le français cadien, une variété de français proche de celle en usage dans les Provinces maritimes (Acadie), mais aussi du français québécois. On y retrouve donc des emprunts aux langues amérindiennes (voir ci-dessus) et à l’anglais, ainsi que des régionalismes de l’Ouest de la France.

Parmi ces derniers, très peu sont spécifiques à la Louisiane actuelle (d’après la documentation disponible). Guère plus nombreux sont les mots partagés uniquement par la Louisiane et l’Acadie, ce qui peut surprendre en raison de la filiation historique entre les Cadiens et les Acadiens. La majorité des régionalismes de France employés en Louisiane le sont aussi en Acadie et au Québec. Il s’agit de noms comme boucane “fumée” ou jambette “croc-en-jambe” ; de verbes comme barrer “fermer à clé, verrouiller” ou grafigner “égratigner” ; d’adjectifs comme croche “courbé, de travers” ou trempe “mouillé, trempé” ; d’adverbes comme asteure “maintenant”, également connu en Wallonie.

Il n’est pas rare que des mots partagés par les variétés cadienne, acadienne et québécoise se retrouvent dans d’autres zones, relativement proches (comme les Antilles) ou éloignées (comme l’île de la Réunion). Les spécialistes s’accordent pour voir, dans cette dispersion géographique, la preuve du rôle linguistique essentiel joué par les marins et les navigateurs qui ont accompagné les colonisations menées sous l’égide de la France, en particulier ceux originaires de l’Ouest. Les usages qu’ils ont contribué à diffuser se retrouvent aujourd’hui encore dans le français d’Amérique du Nord et d’ailleurs.

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