Colson Whitehead, prix Pulitzer 2017: «L’Amérique est encore raciste»

Colson Whitehead est aujourd’hui une célébrité. Aux Etats-Unis et dans les 40 pays du monde où son dernier roman, Underground Railroad, a été traduit. « Les gens me reconnaissent maintenant dans la rue, dit-il. Je me demande toujours pourquoi. Je me dis que je dois avoir quelque chose au visage et dans ma tenue pour qu’on m’arrête. » C’est que ce roman a obtenu le National Book Award en 2016, le Pulitzer de la fiction et le prix Arthur C. Clarke en 2017. C’est qu’il intervient à la télé, dans les journaux, dans les écoles. « Même ma fille de 12 ans (il a aussi un garçon de 4 ans) sait maintenant comment je gagne ma vie », lance-t-il. C’est surtout que cet Underground Railroad est un très grand livre. Essentiel pour comprendre ce que fut l’esclavage aux Etats-Unis. Et pour mieux comprendre ce que sont les Etats-Unis aujourd’hui.

L’Underground Railroad était une filière d’évasion des esclaves du Sud, dans les années 1840. Quand ces esclaves disparaissaient, furtivement, leurs maîtres s’étonnaient qu’ils aient pu se libérer, comme s’ils avaient pris un train souterrain. Mais il n’y avait pas réellement de train, et encore moins souterrain : seulement des routes et des complicités. Colson Whitehead était, il y a quelques semaines, à Paris.

Pourquoi avoir pris l’expression Underground Railroad au pied de la lettre, en imaginant des trains sous la terre ?

Quand on explique ce que fut l’Underground Railroad aux enfants, ils imaginent des trains souterrains avant que les professeurs les détrompent. Il y a 17 ans, j’ai eu l’idée de concrétiser cette imagination enfantine. Tout est parti de cette idée bizarre. Ça n’a pas du tout commencé par l’envie d’écrire sur l’histoire ou sur l’esclavage. Cette métaphore du train souterrain plus les différences de comportement dans les différents Etats des Etats-Unis m’ont donné l’occasion d’écrire une histoire plus forte.

Cora, l’héroïne, l’esclave en fuite, va précisément d’un Etat à l’autre, de la Géorgie à la Caroline du Sud, à l’Indiana. Et se retrouve quasiment chaque fois dans un pays différent.

Je voulais explorer des Amériques alternatives, en approchant différents aspects des différents Etats. En Caroline du Sud, j’ai placé des programmes sociaux pour les esclaves, une politique du travail, une politique du logement, comme dans les Etats-Unis des années 1960, ce qui cachait des intentions plus cruelles. Je voulais interroger différentes attitudes de la vie américaine à travers différents îlots d’expérience. Je pouvais évidemment faire ça dans un livre tout à fait réaliste, mais la structure de la fiction m’a permis d’avoir de plus fortes réflexions.

Le voyage géographique de Cora est aussi métaphorique : elle est au départ un objet, une marchandise appartenant à quelqu’un, et elle devient petit à petit une personne, un être humain.

J’ai voulu donner à Cora l’opportunité de grandir, de mûrir, de se confronter à la liberté, de se confronter à elle-même, et de devenir une vraie personne. Elle se trouve elle-même à travers ces aventures.

Votre roman est une réflexion intense sur le visage de l’Amérique au XIXe mais elle se prolonge jusqu’à aujourd’hui.

Les recherches que j’ai menées m’ont éclairé sur ces patrouilles qui poursuivaient les esclaves fugitifs et avaient le droit de les arrêter n’importe où, et sur leur langage à l’égard de ces esclaves. C’est le même qui est utilisé aujourd’hui par la police. Oui, cela continue, la pression, l’humiliation, le racisme, depuis des décennies. L’Amérique est encore raciste.

Les Etats-Unis se libéreront-ils un jour de cette histoire ?

On connaît bien maintenant l’histoire de l’esclavage et des droits humains. On l’enseigne aux Etats-Unis. Mais on ne parvient pas à aller plus loin, et les statues des politiciens qui possédaient des esclaves sont toujours debout dans nos villes. L’urgence aujourd’hui c’est de devenir de meilleurs Américains, de meilleures personnes, de meilleurs citoyens du monde. Mais, dans le roman, toute la noirceur vient des hommes, c’est une part de notre nature.

Votre roman peut-il réveiller les gens ?

Je ne crois pas que les romans ont ce rôle. Mais des gens ont lu le livre et si cela leur permet de mieux comprendre, c’est génial.

is roman Underground Railroad Colson Whitehead Tr. de l’américain par Serge Chauvin, Albin Michel, 400 p., 22,90 €, ebook 15,99 €

Colson Whitehead

Il est né le 6 novembre 1969 à New York. Diplômé de Harvard, journaliste pour le « New York Times » et le « Village Voice ». Premier roman en 1999, « L’intuitonniste », puis « Ballades pour John Henry », « Apex », « Le colosse de New York », « Sag Harbor », « Zone 1 », tous chez Gallimard. Il passe chez Albin Michel avec « Underground Railroad », auréolé du Pulitzer, de National Book Award et du prix Arthur C. Clarke.

Un roman hallucinant et nécessaire

C’est sans aucun doute le roman de la rentrée qui m’a le plus impressionné. Sa puissance vient de la liberté prise avec la réalité. Si des milliers d’esclaves ont bien fui le Sud par l’Underground Railroad dans les années 1840, ils l’ont fait en carriole et pas en train souterrain. En prenant la voie ferrée souterraine au pied de la lettre, Colson Whitehead a ajouté la force de l’imagination au drame du sujet. Sa force vient aussi de ses personnages : Cora, qui s’évade, se retrouve seule, cachée par-ci par-là, et qui traverse les Etats-Unis du Sud vers le Nord pour gagner sa liberté et sa personnalité ; et Ridgewater, le chasseur de fugitifs, qui incarne l’esprit américain, la conquête, la confiance en soi et dans son bon droit, divin et blanc.

La réalité, elle, est violente en elle-même. L’esclavage, les souffrances, la cruauté. Et en sortir, aujourd’hui, n’est sans doute qu’une illusion. « Echapper à l’esclavage ? C’est impossible. les cicatrices qu’il a laissées ne s’effaceront jamais. » Ou encore : « Et l’Amérique est une illusion, la plus grandiose de toute. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. »

« On ne peut pas sauver tout le monde, dit encore le bouquin. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas essayer. » Colson Whitehead le fait, à sa manière d’écrivain. Son roman devrait être une lecture obligatoire dans toutes les écoles. Aux Etats-Unis et ailleurs.

Lisez le premier chapitre

Pour la rentrée, les Livres du Soir vous offrent un nouveau service : vous pouvez dorénavant lire le premier chapitre de chacun des livres de la rentrée. Il suffit de tourner les pages.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Livres