Quand la Louisiane chante: zaricoblabla

Joueurs de zarico (zydeco en anglais), un genre musical apparu en Louisiane dans les années 1930 et qui combine la musique cadienne traditionnelle avec des influences africaines (soul, blues, rhythm & blues). © D.R.
Joueurs de zarico (zydeco en anglais), un genre musical apparu en Louisiane dans les années 1930 et qui combine la musique cadienne traditionnelle avec des influences africaines (soul, blues, rhythm & blues). © D.R.

La Louisiane d’aujourd’hui offre une francophonie bigarrée, où Cadiens, Créoles et même Amérindiens chantent de concert. De ce melting-pot émerge le fameux zarico qui, comme son nom ne l’indique pas, est un genre musical apparu dans les années 1930, très en vogue au pays des bayous et des cocodries.

Le zarico était à l’origine chanté en français cadien, d’où le choix de haricot (et non de bine ou bean ). Servi à la sauce créole, il se pare d’un z - initial (comme dans zerbe, zoreille, zwazo ). Cette dénomination proviendrait du titre d’une chanson, « Les haricots sont pas salés », qui évoque les privations subies par ceux qui n’ont même pas de lard pour agrémenter les haricots. Voilà une explication qui ne manque pas de sel…

Postscriptum 1

L’intégration de la Louisiane aux États-Unis en 1812 est le point de départ d’une anglicisation de la population francophone dont les ancêtres provenaient de France et de Nouvelle-France. Dans un premier temps, l’anglais et le français coexistent, sans que l’un ne l’emporte sur l’autre : les droits linguistiques des francophones sont reconnus par la constitution de 1845 et le français peut être enseigné dans les écoles publiques de l’État louisianais.

La situation se modifie radicalement après la guerre de Sécession (1861-1865). Durant cette guerre civile, la Louisiane a rejoint le camp des douze États confédérés du Sud qui ont fait sécession du reste des États-Unis. La défaite des Confédérés entraîne la mise au pas des États sécessionnistes. En Louisiane, le français, considéré comme un possible instrument de résistance vis-à-vis du pouvoir anglophone, disparaît du paysage linguistique officiel, où seul l’anglais est toléré.

La suite est connue : comme dans les autres territoires de la Nouvelle-France, la langue du pouvoir gagne progressivement du terrain, en particulier auprès de l’élite. Les différentes constitutions votées par une classe politique très majoritairement anglophone réduisent l’usage du français aux seules communications privées. La presse francophone disparaît, tout comme l’enseignement du français. Les Cadiens scolarisés deviennent rapidement bilingues, mais loin d’exploiter cet atout, ils cachent le plus souvent leur langue et leur culture d’origine.

IL faudra attendre les années 1960 pour que la situation évolue, sous l’impulsion d’une personnalité politique cadienne : le député James Domengeaux. Celui-ci, revendiquant ses origines françaises, souhaite redynamiser la pratique du français en Louisiane et contribuer par là à une meilleure intégration des francophones dans la société louisianaise. Il crée en 1968 le CODOFIL (Conseil pour le développement du français en Louisiane), agence officielle de l’État louisianais à qui est confiée la mission de « faire tout ce qui est nécessaire pour encourager le développement, l'utilisation et la préservation du français tel qu'il existe en Louisiane pour le plus grand bien culturel, économique et touristique pour l'État. »

Grâce à l’action de J. Domengeaux et du CODOFIL, le français a regagné du terrain dans l’espace public louisianais. Les avancées les plus significatives sont observées dans le domaine de l’éducation : les écoles publiques de l’État sont tenues d’offrir des cours de français (langue seconde) dans l’enseignement primaire et secondaire. Les demandes d’exemption de cette obligation légale sont permises, mais se révèlent peu nombreuses : on estime à quelque 50.000 le nombre des élèves qui apprennent le français dans ces écoles ou dans des classes d’immersion surtout localisées dans la partie méridionale de l’État (Acadiane).

Il ne faudrait pourtant pas surestimer le poids du français en Louisiane, où il ne dispose d’aucun statut officiel (pas plus que l’anglais). Les pouvoirs publics, en déléguant la mission de développement du français au CODOFIL, se sont déchargés de toute responsabilité en la matière. Les médias ne relaient que peu d’émissions en français, à l’exception de quelques radios francophones. La quasi-totalité de la presse n’est disponible qu’en anglais. L’affichage public est rarement bilingue, sauf pour les noms de localités et les noms de rues.

Les francophones louisianais ont gagné durant les dernières décennies une visibilité et une respectabilité dont leurs ancêtres avaient été privés. Sans toutefois pouvoir compter, comme dans certaines provinces canadiennes, sur des dispositions juridiques qui pérenniseraient la langue française en Louisiane. Les contacts avec les autres aires francophones d’Amérique et d’Europe sont d’autant plus importants pour conforter les Cadiens dans la défense de leur héritage linguistique et culturel.

Postscriptum 2

La Louisiane compte aujourd’hui 4.700.000 personnes. On estime que les francophones (bilingues) atteignent 7 % de cette population, ce qui fait de la Louisiane l’État le plus francophone des États-Unis. Un quart de ces francophones seraient d’ascendance française, ce qui se traduit dans les patronymes : Blanchard, Cordier, Dugas, Gallant, LeBreton, Mouton, Poirier, Thériot, etc. La toponymie atteste, elle aussi, de la présence française : nombre de paroisses (une spécificité louisianaise, qui correspond aux comtés dans les autres États) portent des noms d’origine française comme Évangéline, Lafayette, Lafourche, Pointe-Coupée, Saint-Martin, Vermillon, sans oublier la capitale de l’État, Bâton-Rouge.

En plus de sa composante cadienne, la francophonie louisianaise accueille les créolophones, communauté noire qui remonte aux esclaves africains des plantations. Le créole louisianais, à base française, est proche des créoles parlés dans les Caraïbes, dont le créole haïtien. Il n’est plus guère employé de nos jours et sa proximité avec le français explique pourquoi ses locuteurs sont associés aux francophones. Ajoutons que la nation amérindienne des Houmas revendique également sa francophonie : alliés des Français lors des conflits avec les Anglais, ils ont adopté le français cadien lorsque leur langage ancestral s’est étiolé.

La francophonie louisianaise, on le constate, tient un peu du melting-pot, à l’image de la cuisine et du folklore de cette région si prisée par les Européens francophones. Sans oublier la musique et le fameux zarico (en anglais zydeco ), un genre musical apparu en Louisiane dans les années 1930 et qui combine la musique cadienne traditionnelle avec des influences africaines (soul, blues, rhythm & blues). En guise d’illustration, je vous recommande Clifton Chenier, le « King of Zydeco », dans une interprétation vintage (1965) du classique « Les haricots sont pas salés » qui, prétend-on, est à l’origine du nom zarico .

Lequel zarico me permet de terminer en chanson ces rencontres estivales avec quelques communautés francophones d’Amérique du Nord. La semaine prochaine, cette chronique reprendra son cours normal, avec d’autres partitions…

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