Joann Sfar : «Une fille a profité de ma crédulité sur Facebook»

Le dessinateur et scénariste n’a pas peur de se mettre à nu. Dans son roman Vous connaissez peut-être, la suite de Comment tu parles de ton père écrit après la mort de son père, Joann Sfar nous dit toute la vérité. Sa vie, ses amours et ses déboires sexuels, ses pensées, son œdème et surtout son chien Marvin. Il l’a adopté pour oublier sa rupture avec une femme mariée.

C’est aussi à cause de cette histoire que Lili est entrée dans sa vie, d’abord sur Facebook. Elle est jeune et jolie comme un mannequin israélienne dont elle prétend être la sœur. Il ne la rencontrera jamais mais il va passer plusieurs mois de sa vie à tout lui confier. Et se retrouver dans un commissariat à porter plainte. Beaucoup d’autodérision dans ce livre. L’arnaque hors du commun maintient le suspense alors que l’auteur-personnage se perd dans des digressions. Pour lui, écrire est une libération. Pour ses fans, c’est une légère désillusion.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cette mésaventure ?

Il m’a semblé que c’était hors du commun. J’explique au lecteur dès le début que je vais me faire avoir et je vais lui expliquer comment. Il a fallu que je me trouve en situation de deuil et sans attache à un moment de ma vie pour être vulnérable. J’ai soldé des choses sur mon enfance avec mon roman précédent, et je dois remplir mon existence avec autre chose. D’un côté, cette rencontre sur Facebook est pleine de promesses, de l’autre je prends un chien pour remplir ma vie. Quand quelqu’un a un vide, c’est très facile de l’arnaquer et il est ouvert. J’ai tendance à être crédule. Finalement, on est nombreux à chercher des croyances. Lorsque j’ai porté plainte, j’ai découvert que tout un département de la police servait à ça. Je me suis dit : « Merde, il y a des tas d’abrutis comme moi ». Peut-être que ça répond à une angoisse générale.

Il vous a fallu prendre du recul.

On décide d’en faire un roman au moment où les événements paraissent tellement extraordinaires qu’on pense qu’ils sont inventés. Un journaliste célèbre d’investigation vient prendre un café avec moi et me dit : tout ce que Lili te dit est vrai, si elle ne veut pas te voir, c’est qu’elle a eu une leucémie et qu’elle a perdu ses cheveux, et donc il faut continuer à lui parler. Avec ma culpabilité habituelle, j’accepte. Ça n’a pas de sens.

C’est aussi une manière d’évoquer la domination du virtuel sur le réel. Vous écrivez : « L’écran brille plus que le monde ».

C’est la promesse des écrans, le fait que notre vie a toujours l’air petite et nulle à côté des gens sur l’écran qui sont joyeux et formidables. Je ne suis pas du tout contre la technologie. Je trouve ça formidable. Ce que je constate c’est qu’on est en train d’apprendre à se protéger de tout ça et à exister. Pourquoi à ce moment de ma vie, une personne que je ne pouvais pas rencontrer que je n’avais jamais vue, m’importait plus que les personnes du monde réel ? Ce n’est pas l’histoire d’une solitude, c’est l’histoire d’un vide.

Cette femme, Lili, pourrait être une héroïne de roman.

Ce n’était pas une arnaque financière. Qui est cette personne qui consacre sa vie à s’inventer des personnages et à s’inventer une vie imaginaire ? J’ai déposé une plainte au moment où j’ai su qu’elle utilisait mon histoire pour arnaquer d’autres gens, des réalisateurs, des acteurs connus, etc. J’ai parsemé le roman de souvenirs de BD de science-fiction parce qu’il me semble que cette histoire était inimaginable lorsque j’étais enfant. Elle n’est possible que parce qu’il y a eu des inventions scientifiques qui permettent à des gens qui ne se verront jamais, de rentrer en contact, de se parler, etc. Je parle aussi de l’espace intime où on reçoit ces messages. On ne se protège pas car on est chez soi dans un état de vulnérabilité. Comment une inconnue parvient-elle à vous dire ce que vous voulez entendre ? Il y a un vrai talent. Moi dont le métier consiste à raconter des histoires et des mensonges au lecteur, j’ai trouvé plus fort que moi.

Avez-vous remis en cause votre utilisation des réseaux sociaux ?

Pas du tout. Je pense que c’est la modernité et qu’il faut s’y faire. Je pense qu’il y a une vraie force à rester vulnérable. Je continue d’avoir Instagram, Twitter… Je ne suis pas quelqu’un qui apprend. J’étais en grande situation de fragilité parce que j’étais seul. C’est un livre pour apprendre à aimer le réel même si parfois il ne nous arrange pas beaucoup.

Est-ce que vous allez poursuivre ce travail autobiographique ?

J’ai écrit ça comme si c’était une fiction. Et non, j’aime mille fois mieux les choses imaginaires, les vampires, etc. J’ai fait ça pratiquement pour dégoûter mon lecteur de la première personne. Depuis je suis très heureux, je vais bien, je suis retombé amoureux. Je peux repartir dans une fiction.

Roman, Vous connaissez peut-être Joann Sfar Albin Michel 272 p., 18,50 € ebook 12,99 €

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