Game of Thrones, saison X

Game of Thrones, saison X

Le drame de Cassandre n’est pas qu’elle prédit des catastrophes ; c’est qu’elle est à la fois porteuse d’un don et d’une malédiction. Son don : la divination. Elle voit l’avenir, Cassandre. Sa malédiction : parce qu’elle s’est moquée d’Apollon, celui-ci a fait en sorte que personne ne la croit. Aujourd’hui, Cassandre court les médias et sa malédiction a changé : on veut bien la croire, mais pas trop longtemps. À quand la nouvelle saison ?

Les séries télé ne sont pas seulement là pour nous distraire : quand elles sont réussies (et même quand elles sont ratées), elles parlent de notre société, de nos voisins, de nous. De nos peurs, nos faiblesses, nos espoirs, nos forces. Bien entendu, House of cards nous plonge dans notre actualité, la dérive du pouvoir, et l’on se dit qu’une version belge, genre House of Publifin, ne manquerait pas de sel, joignant l’ignoble au grotesque. Mais à sa manière, Game of Thrones, bien que plongée dans un univers imaginaire, est aussi un portrait de notre époque.

« Winter is coming »  ; l’hiver arrive, ou plutôt un été pourri, dévastateur. Les roitelets se déchirent, les vengeances dictent la politique internationale, la trahison est le moteur des politiques intérieures. Les sauvageons fuient des terres devenues dangereuses et se heurtent aux préjugés des Orban des sept royaumes, tandis que la mort mobilise ses troupes invincibles. À peine un danger est-il écarté qu’un autre surgit ; à peine surgit-il qu’il est bientôt éclipsé par la montée d’un autre.

De la tempête du terrorisme aux ouragans du dérèglement climatique

Depuis des années, le terrorisme tient le haut de l’affiche médiatique. C’est le but premier des assassins qui le promeuvent ; faire parler d’eux, instiller la terreur, développer le virus de la peur qui conduit les populations civiles (nous) à redouter davantage un risque pourtant minime, statistiquement parlant, que le simple fait de prendre le volant

(Je ne me lasse pas de la chronique de Louis T.)

Mais comme toutes les séries, dans notre monde médiatisé et conduit par le divertissement, la lassitude finit toujours par s’installer. Sur le champ de bataille, l’information dominante est que les troupes du soi-disant Etat islamique sont en train de perdre la guerre. Sur le terrain des attentats, l’émotion s’émousse : on n’a beaucoup moins pleuré sur les victimes de Barcelone que sur celles de Paris ou Bruxelles, et on a à peine parlé de celles de Ouagadougou, au Burkina Faso. Dans le cynisme inconscient qui prévaut en gestion du flux des « informations », le constat est bientôt établi : il est temps qu’on tourne la page du terrorisme. Rien n’a changé véritablement sur le terrain, les causes profondes n’ont pas été traitées ; on met tout au frigo, le temps que les scénaristes de l’horreur nous trouvent un nouveau souffle…

Et pour ce qui est du souffle, on ne manque pas de coffres… La Corée du Nord multiplie ses provocations et ses essais de bombes H et les ouragans et typhons déferlent. Côté Corée, c’est la confrontation entre les rois fous. Kim et Donald jouent à « qui sera le plus incontrôlable ». Ce n’est pas « Kim et Don sont dans un bateau » ; c’est « Kim et Don entraînent le monde dans un bateau dont personne ne semble tenir le gouvernail ». Avec l’EI, on se disait que ces fous étaient effectivement capables (et ils le sont encore) de porter le fer dans nos pays, de frapper nos populations ; avec la confrontation US/Corée du Nord, on se dit que ce n’est pas possible, ils n’oseront pas aller plus loin. Mais on peut imaginer que les pays riverains sont un peu moins assurés que nous… Et on peut parier que les médias ne lâcheront pas de si tôt un aussi bon filon.

Sur le front climatique, les deux derniers ouragans en date (et l’on n’a pas parlé des typhons très violents qui ont également frappé le sud de la Chine) causent des dégâts considérables dans des pays extrêmement riches (les Etats-Unis) et extrêmement pauvres (Haïti), avec tout le spectre des richesses entre les deux. Le nombre d’ouragans n’augmente pas, mais leur puissance bien et leur durée. Les dégâts qu’ils causent sont de plus en plus meurtriers et onéreux, d’abord à cause de ce renforcement naturel, mais aussi parce que les régions qu’ils frappent sont de plus en plus peuplées et que les infrastructures sont (selon les régions) de plus en plus coûteuses elles aussi. Alors que Donald Trump a décidé de ne pas appliquer les accords de Paris sur la réduction des gaz à effets de serre, il est obligé de demander plusieurs milliards au Congrès pour contribuer, partiellement, à la réparation des dégâts d’Harvey (à l’heure où j’écris cette chronique, on ignore encore les ravages que causera Irma en Floride, en attendant José et Katia…) C’est la saison des ouragans et des typhons ; cette année, elle sera particulièrement intense, mais probablement moins que celle de l’année prochaine.

Dans les pays riches, pour l’heure, les états et les assurances paient les réparations et les indemnités. Dans les pays pauvres, personne ne peut payer et les morts ne valent rien. On peut cependant prévoir, raisonnablement, que même dans les pays riches, le temps viendra où on ne pourra plus payer, si les dévastations climatiques s’intensifient sans relâche. Et dans les pays pauvres, elles provoqueront une vague de migration aussi justifiée que celle que nous connaissons du fait de la guerre en Syrie, mais d’une ampleur autrement plus forte. Et si nous nous montrons déjà incapables de faire face aux réfugiés de la guerre en Syrie (incapables moralement, parce que nous le serions tout à fait économiquement et socialement), qu’en sera-t-il lors de ce « tsunami » humain ?

Toujours le même constat

Pour ce qui est des remèdes, quel que soit le péril, on retrouve toujours le même bégaiement : des grandes déclarations – émotion, indignation, menaces –, des gesticulations dans des assemblées – lesquelles se passent toujours dans des lieux très confortables –, des démonstrations de force devant les caméras et des négociations diplomatiques en coulisse, pour des résultats extrêmement mitigés et qui semblent davantage tenir du hasard que de l’habileté des protagonistes. Le spectacle et le business doivent continuer, coûte que coûte…

Il n’y a pourtant pas d’autres issues, pour chacune de ses crises, qu’une attitude responsable. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie qu’il faut attaquer les problèmes à leur racine et dans une vision à long terme, sans perdre son temps à traiter vaille que vaille, et toujours dans l’urgence, les symptômes les plus flagrants – ou à veiller aux intérêts économiques et financiers à très court terme de l’oligarchie mondiale, qui se soucie comme de leur première tirelire des drames humains que causent leur folie et leur aveuglement.

Le défi climatique représente pourtant une opportunité économique et sociale sans précédent, capable de susciter une révolution industrielle extraordinaire, porteuse de richesses et de développement qui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, pourraient bénéficier à l’ensemble de cette humanité. On ne peut pas opposer la lutte contre le réchauffement aux emplois que cette lutte menacerait dans certains secteurs. Ces emplois peuvent être redistribués dans d’autres secteurs ou ces secteurs peuvent s’adapter, en particulier celui de l’automobile. Les mentalités peuvent évoluer, surtout si les pouvoirs publics se donnent la peine et les moyens de les transformer.

La Chine, sur nombre de ces crises, peut jouer un rôle déterminant, et ce n’est pas le moindre paradoxe de notre époque, qui voit la mise hors-jeu des EU à cause de l’élection d’un dangereux clown et d’une Europe rongée par ses égoïsmes et la recrudescence de la lèpre (ou de la peste) nationaliste. La Chine a les cartes en main pour régler la crise nord-coréenne et surtout pour devenir le moteur mondial d’une révolution écologique, alors qu’elle a été un des pires pollueurs de la planète. Ce n’est pas l’idéalisme qui parle : c’est le pragmatisme.

Comme l’explique admirablement le sinologue François Jullien (entre autres), la pensée chinoise n’est pas, comme l’occidentale, adepte des surgissements, des événements spectaculaires. Elle n’est pas conduite par notre vision « modélisation / mise en application », mais par une analyse de la situation en vue d’y détecter les ressources qui permettront une transformation silencieuse. Notre modèle a une force, comme le rappelle Jullien : permettre de mobiliser les personnes. Mais cela ne suffit plus. Il faut aussi être en mesure d’utiliser le potentiel de la situation pour la faire évoluer favorablement.

Autrement dit, dans les crises qui nous frappent, il y a autre chose qu’un spectacle destiné à nous distraire et à enrichir certains ; il y a les ingrédients de leur résolution et de la construction d’un monde plus viable et plus agréable. Encore faudrait-il qu’Apollon rende à Cassandre le don de convaincre, ou que nous nous mettions à l’écoute de Confucius…

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