Faire avec, vous êtes pour ?

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Les remontrances des grammairiens, vous faites bien sans ? Vous n’êtes pas contre ? C’est selon , me direz-vous. Et vous aurez raison, particulièrement pour ces exemples où une préposition, contre toute attente, n’est pas suivie du complément qu’elle devrait introduire.

Disons-le tout net : ces constructions elliptiques n’ont pas bonne presse auprès des amateurs du style académique. Et des prépositions qui se la jouent adverbes, cela fait quelque peu désordre. Pourtant, il y a belle lurette que la langue française jongle avec les frontières des classes (grammaticales). Et ne rechigne pas à s’encanailler : les diktats, elle passe outre !

Acceptons ces licences langagières pour ce qu’elles sont : des tours légers, informels… et tout ce qui va avec !

Postscriptum 1

« Le français, c'est pas de l'anglais. On ne termine jamais une phrase par une préposition ! » écrivait récemment un traducteur sur le réseau Twitter . Et de citer comme exemple (à ne pas suivre) : « Le français et tout ce qui va avec ». Cette affirmation soulève au moins deux questions : celle de l’acceptabilité des énoncés du type ça va avec, c’est prévu pour, faire sans, etc. ; celle du statut de avec, pour, sans , dans ces mêmes constructions.

Avec, pour, sans sont considérés comme des prépositions, ce qui postule la présence d’un complément. C’est effectivement leur emploi le plus fréquent, dans tous les registres de langue. Mais il n’est pas rare que ces « prépositions » n’introduisent aucune suite, ce que les spécialistes expliquent de deux manières différentes.

Pour certains, il s’agit d’une ellipse du complément, restituable d’après le contexte ou la situation : ça va avec [tel objet], c’est prévu pour [telle utilisation], faire sans [tel support, telle personne]. Cette interprétation permet de conserver la nature prépositionnelle de avec, pour, sans . Pour d’autres, par contre, avec, pour, sans perdent leur nature prépositionnelle et fonctionnent comme des adverbes.

L’ellipse est un phénomène fréquent, qui touche de nombreuses constructions. Mais le passage d’une classe grammaticale à une autre n’est pas rare, lui non plus, et cette chronique en a déjà proposé plusieurs illustrations. Cette dernière explication me semble à préférer lorsque l’identification des éléments omis devient hasardeuse : que restituer dans il faudrait faire avec, c’est étudié pour ou être dans un jour sans ?

Postscriptum 2

Avec, pour, sans ne sont pas les seules prépositions à connaître l’ellipse de leur complément. Que l’on songe à après (je ne cours pas après), avant (il fallait y penser avant), contre (elle est contre), depuis (je n’ai plus de contact depuis), derrière (il est toujours derrière), devant (nous marchons devant) et d’autres encore. Toutefois, pour certains grammairiens, ces derniers exemples sont plus recevables que ceux cités précédemment.

Le Bon usage (16e édition, 2016, § 1040), qui propose une description détaillée de ces prépositions « à régime implicite », précise qu’avec après, avant, contre, depuis, derrière, devant , « l’omission du régime appartient à l’usage le plus général. » Par contre, dans le cas de avec, pour et sans , « la construction sans régime apparaît surtout dans la langue parlée très familière. »

L’usage des auteurs − et des locuteurs – francophones associerait donc des registres différents aux constructions elliptiques, selon la préposition concernée. Certaines seraient acceptables sans aucune réserve ; d’autres relèveraient d’un style peu soutenu, voire populaire. La difficulté est que cette distinction repose sur des bases peu explicites. Comment discriminer je ne cours pas après , qui serait d’usage général, et je ne cours pas avec , jugé très familier ?

Ces tours elliptiques, souvent considérés comme moins soignés que les constructions explicites, se sont répandus dans la langue à des époques et avec une fréquence différentes suivant les cas. Il n’est sans doute pas nécessaire de leur attribuer un degré d’acceptabilité différent.

Postscriptum 3

Le tweet cité au début de ce billet pourrait laisser penser à une influence de l’anglais sur l’emploi des prépositions sans le complément attendu. Pour le français des pays européens, ce n’est certainement pas le cas : des exemples d’ellipse après avec, après, contre, depuis, derrière, devant sont attestés dès le Moyen-Âge ( Trésor de la langue française ).

Par contre, sans (19e siècle) et pour (20e siècle) n’apparaissent sans complément qu’à une date plus récente, ce qui explique peut-être leur relatif discrédit. Et si l’on trouve un avec employé seul dans la Chanson de Roland (Encalcent Franc e l'emperere avoec “Les Francs, et l’empereur avec [eux], les chassent“) Trésor de la langue française , les locutions faire avec, vivre avec ne sont relevées qu’au 20e siècle.

Le caractère familier – parfois même populaire – associé à ces constructions les fait parfois considérer comme des belgicismes. Ce rapprochement n’a pas lieu d’être : la plus grande partie des constructions prépositionnelles elliptiques ne relève en rien de la variation géographique. Il est toutefois possible que certaines d’entre elles connaissent une fréquence plus élevée dans certaines aires francophones que dans d’autres.

Pour la Belgique, c’est le cas du tour être contre , à propos d’une porte, d’une fenêtre qui est poussée contre le chambranle, mais non fermée ; sans doute aussi de l’emploi de avec pour des personnes, dans aller avec, venir avec . Mais ces usages se retrouvent aussi en France, où l’on fait avec quand on n’est pas contre…

Addendum

Ma chronique de rentrée, interrogeant les lecteurs sur la prononciation de AOÛT, a suscité de nombreuses réponses. Celles-ci confirment, si besoin en était, que le a initial n’est plus prononcé. Quant au t final, articulé par de nombreux francophones, il semble aujourd’hui plus fréquent en France qu’en Belgique ou au Québec.

À plusieurs reprises, mention a été faite d’une chanson de marins qui a égayé bien des guindailles, Le trente et un du mois d'août . La prononciation <a-ou>, nécessaire pour la métrique, peut être celle de l’époque de création de cette chanson dont la tradition attribue l’origine à un fait d’armes du corsaire français Surcouf .

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