Après Katrina, Harvey et Irma, les Etats sont au pied du mur

Après Katrina, Harvey et Irma, les Etats sont au pied du mur

On s’était focalisé sur la hausse du niveau des mers ou sur la disparition de l’ours polaire, mais le danger émerge actuellement de façon différente. La hausse des événements extrêmes corrélés au changement climatique, prévue par des modèles scientifiques, se manifeste avec une effrayante ampleur cette année.

L’ouragan Katrina sur la Nouvelle Orléans en 2005 avait constitué un tournant dans la prise de conscience de la magnitude des dégâts climatiques récents. L’estimation du coût de ses impacts n’a pas cessé d’être revue à la hausse pour s’établir largement à plus de cent milliards de dollars. Beaucoup de personnes assurées n’avaient d’ailleurs jamais été indemnisées et l’aide aux habitants s’était montrée terriblement en défaut (1).

Une adaptation en souffrance

Ce seuil est à présent dépassé, puisque le coût de Harvey (sur Houston) se monterait à 180 milliards et celui d’Irma (sur la Floride) de 50 à 100 milliards. Ces chiffres sont à prendre avec énormément de précaution. Le coût de l’ouragan Sandy en 2012 était d’abord estimé à 20 milliards de dollars, aujourd’hui on parle de 70 milliards.

Il y a toujours eu des événements extrêmes et l’homme n’est jamais tout à fait adapté au climat. Mais ces dernières méga-tempêtes remettent à l’avant-plan plusieurs points clés de l’adaptation au changement climatique.

1. Le défaut d’adaptation, ou d’anticipation. On ne sait pas exactement ce qu’il est nécessaire de faire pour s’adapter au changement climatique. Cela nécessite un processus d’apprentissage dans lequel les scientifiques et les experts doivent travailler avec les personnes concernées et tenir compte des expériences réelles. Ce qui est sûr c’est que les aspects organisationnels et humains jouent un grand rôle et que tout n’est pas une question d’infrastructures. Il faut aussi compter avec les surprises et les nouveautés. Les événements extrêmes (cyclones, fortes pluies, sécheresses…) ne constituent que certains des phénomènes modifiés par le changement climatique. Il y en a bien d’autres qui se révèlent progressivement (certains pouvant d’ailleurs comporter des éléments favorables). Si bien que ce qui était considéré comme des conditions climatiques « normales », en se basant sur la régularité du passé, est amené à évoluer.

2. La faiblesse structurelle de l’aide internationale à l’adaptation. Depuis l’accord de Copenhague sur le changement climatique, et cela fut confirmé dans l’accord de Paris, une aide de 100 milliards de dollars par an est annoncée pour 2020 de la part des pays dits « développés » pour les plus pauvres. Seule une part de ce montant s’orientera vers l’adaptation (l’autre devant aider à réduire les émissions). En comparant ce montant aux coûts des cyclones récents, on réalise que le montant prévu pour l’aide internationale est notoirement insuffisant, mais aussi que les pays, et d’ailleurs souvent des régions, seront sans doute essentiellement laissés devant leurs moyens et leurs politiques propres. La France se focalise ces jours-ci sur la partie française de Saint-Martin, évoquant des indemnisations de près d’un milliard d’euros, pour une population de 40.000 habitants. Dans le même temps, une mousson historique affecte 40 millions de personnes en Asie du Sud-est en recevant une aide bien moindre de pays européens.

3. La difficulté à évaluer les impacts et les chiffres trompeurs. Cette habitude de chiffrer des dommages sous l’angle économique et en nombre de victimes est en réalité trompeuse. Quand des millions de personnes sont évacuées, l’électricité hors de fonctionnement pendant des mois (comme ce fut le cas dans des quartiers d’une région aussi « développée » que celle de New York après Sandy), de très nombreuses maisons détruites, comment croire que la perturbation des vies qui en résulte n’est pas un événement majeur, même si elle n’est pas comptabilisée en décès ou en dollars de pertes.

4. La combinaison avec d’autres problèmes sociopolitiques. L’adaptation au climat, qu’il soit changeant ou non, est toujours traversée de multiples autres problématiques. Les incendies de forêts favorisés par la sécheresse sont aussi en rapport avec l’évolution du prix du bois et les moyens de gestion publics accordés aux forêts. Les inondations ont partie liées avec les décisions de planification de l’habitat. Il ne faut donc pas avoir une analyse « naturalisante » des problèmes, en les imputant à la nature seule. De même nous ne sommes pas tous dans le même bateau face aux problèmes d’environnement, certains conservent des moyens de se prémunir, d’autres auront un besoin impérieux de solidarité.

5. Le rôle de l’Etat et des acteurs économiques. Comme l’écrivait un analyste de CNN ces jours-ci, Reagan professait que « le gouvernement n’est pas la solution à nos problèmes, le gouvernement est le problème ». Dans des catastrophes de grande ampleur, continuait cet analyste, on constate combien Reagan avait tort. Les personnes attendent une aide irremplaçable de l’Etat.

L’Etat est ainsi placé devant de lourdes responsabilités. Mais un avantage est qu’il a aussi une possibilité d’influencer la cause de l’aggravation de ces problèmes, les émissions polluantes, mais aussi différents facteurs importants tels les choix d’urbanisation ou d’économie. Encore faut-il qu’il s’efforce de jouer pleinement ce rôle.

En tout cas il ne faut pas s’y tromper, les enjeux économiques continuent à influer sur ces décisions, même dans ces contextes dramatiques. Les assureurs sont au premier plan : vont-ils continuer à assurer certaines zones, à quel prix, avec quels plans de développement de leurs propres résultats économiques, et quelles collaborations avec les pouvoirs publics ?

Une prévention moins coûteuse

Il y a déjà plus de dix ans, le rapport Stern estimait avec des raisonnements économiques qu’il était bien moins coûteux d’investir dans la prévention du changement climatique, en diminuant les émissions polluantes, que de faire face aux coûts des impacts. Rappelons que nous sommes « seulement » en 2017. Si le scénario d’émissions de gaz à effet de serre n’est pas substantiellement réduit, et c’est tout l’enjeu du suivi de l’Accord de Paris, les impacts vont augmenter dans les prochaines années et décennies, et notamment via des événements extrêmes. Selon un scientifique américain : « Nous estimons que des précipitations de la magnitude de celles d’Harvey avaient une probabilité de se produire au Texas une fois tous les cent ans en 1990, contre une fois tous les cinq ans à la fin du XXIe siècle si rien n’est fait pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Nous pensons qu’en 2017, cette probabilité est déjà d’une fois tous les seize ans. » (2)

Depuis qu’il est au pouvoir, le président Trump n’a plus nié l’existence du changement climatique (3). Il considère seulement qu’économiquement l’accord de Paris serait désavantageux pour l’économie de son pays. Mais le coût des deux ouragans récents, tout imprécis qu’il soit, pourrait monter à 1,5 % du PIB des Etats-Unis, et ainsi égaler la croissance économique du pays d’août à la fin de l’année (4).

* Van Gameren V., Weikmans R., Zaccai E., L’adaptation au changement climatique, La Découverte, Paris, 2014. (1) Voir le documentaire, Katrina (2006) du réalisateur Spike Lee.

(2)  Le Monde du 8/9/17, Stéphane Foucart, « La planète subit de plein fouet le dérèglement climatique »

(3) Ce qui n’est pas le cas de son entourage, voir la chronique du 12/12/17 de Paul Krugman, « Conspiration, corruption et climat ».

(4)  Libération 11/9/17 (d’après AFP), « Les ouragans Irma et Harvey vont coûter 290 milliards de dollars ».

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