Inclusif : pour tout comprendre…

Inclusif : pour tout comprendre…

L’adjectif inclusif est très prisé depuis quelques années. Cet anglicisme de sens, qui n’est pas l’exact opposé de exclusif, signifie “qui n’exclut personne”, “qui contient en soi quelque chose d'autre”. Il peut qualifier des collectivités, des institutions, des politiques : une ville inclusive, une société inclusive, une éducation inclusive, etc.

Récemment, ce mot a gagné un autre domaine : il est aujourd’hui question de l’écriture inclusive, celle qui affiche les marques du féminin dans tout texte où les deux genres sont impliqués. Sa mise en œuvre la plus controversée est l’usage du point milieu, comme dans les étudiant∙e∙s, les traducteur∙rice∙s. Mais le débat sur les enjeux sociaux de la langue mérite d’être abordé sans exclusive…

Postscriptum 1

Certains lecteurs n’ont pas attendu cette chronique pour découvrir l’adjectif inclusif. Celui-ci est connu depuis longtemps, dans des emplois techniques. On parle en grammaire du « ou inclusif » (ou conjonctif), qui unit deux sujets pouvant faire l’action : quelle naïveté ou quel calcul le font agir ainsi ? Il s’oppose au « ou exclusif » (ou disjonctif), avec lequel un seul des sujets commande l’accord : le mari ou sa femme doit signer l’attestation.

Il y a aussi le « nous inclusif », qui englobe non seulement le locuteur et ses interlocuteurs, mais aussi des personnes qui peuvent même être absentes : méfions-nous des flatteurs ; gardons notre sang-froid. Il se distingue du « nous exclusif », qui ne désigne que le locuteur et ses partenaires directs dans l’échange verbal : nous te souhaitons bon courage ; nous l’avertirons dès que possible.

La vogue que connaît aujourd’hui l’adjectif inclusif l’éloigne de ces usages spécialisés et l’introduit dans le vocabulaire général. Avec la signification “qui n’exclut personne” (Petit Robert), “qui contient en soi quelque chose d'autre” (Petit Larousse), ce mot est associé à diverses réalités de notre société. Une école inclusive accueillera des enfants souffrant d’un handicap ; une ville mènera une politique inclusive d’ouverture aux minorités religieuses ou ethniques ; une société qui se veut inclusive favorisera l’insertion des personnes vivant dans des conditions précaires, etc.

Le sens récent de l’adjectif inclusif est emprunté à l’anglais inclusive, dont exclusive est l’antonyme. Tel n’est pas le cas en français, comme on a pu le déduire des exemples précédents. Exclusif, en rapport avec des personnes, signifie “entier, absolu (pour des sentiments, des goûts, des opinions)” : être exclusif en amour, en amitié. Quant à l’acception “qui tend à exclure ce qui est gênant, étranger”, elle s’emploie surtout pour des réalités abstraites : des liens exclusifs, des préoccupations exclusives. Inclusif, malgré ses liens étymologiques et sémantiques avec inclusion (et exclusion), ne s’oppose donc pas exactement à l’adjectif exclusif : la preuve en est qu’il s’agit d’une innovation sémantique de fraîche date.

Postscriptum 2

L’adjectif inclusif se rencontre aujourd’hui sur un autre terrain : il est beaucoup question, notamment sur les réseaux sociaux, d’écriture inclusive (qui remplace avantageusement le peu adéquat langage inclusif). Comme le précise le Manuel d’écriture inclusive (2017), celle-ci désigne « l’ensemble des attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’assurer une égalité de représentations des deux sexes. » Cette approche s’inscrit dans un mouvement lancé il y a plus de trente ans, avec l’objectif de féminiser la langue française. Et d’en finir avec le trop célèbre adage selon lequel le masculin l’emporterait sur le féminin.

Cette présence explicite du féminin peut se traduire à l’écrit en suivant trois principes de base. Le premier a déjà été abordé dans cette chronique : il s’agit d’accorder en genre les noms de métiers et de fonctions : l’ingénieure, la doyenne, la promotrice. Le deuxième est d’éviter des formulations qui confortent le masculin comme choix « neutre ». Ainsi, à « droits de l’homme » on préférera « droits de la personne humaine ». Le troisième recommande d’abandonner le masculin « générique » et d’accompagner toute forme masculine par son équivalent féminin.

Ce dernier principe connaît plusieurs modalités d’application. Cela va de la mention explicite (toutes et tous, chacune et chacun) jusqu’au choix de termes dont la forme ne varie pas selon le genre (un ou une artiste, un ou une pilote, un ou une membre), en passant par l’emploi du point milieu (ou point médian). Il s’agit du signe graphique [∙], qui vient s’intercaler en finale du mot, entre les marques du masculin et du féminin (éventuellement du pluriel). D’où des graphies comme celle-ci : tou∙te∙s les traducteur∙rice∙s sont invité∙e∙s au repas.

Si les deux premiers principes sont aujourd’hui bien connus du public – ce qui ne signifie pas qu’ils aient gagné droit de cité –, le troisième est moins familier, en particulier l’utilisation du point milieu. Celle-ci suscite d’ailleurs des débats passionnés sur les réseaux sociaux, avec des prises de position dont la virulence rappelle celle des commentaires sur la féminisation des noms de métiers et de fonctions dans les années 1990.

« Marre de votre écriture inclusive bullshit ! » s’exclame une des Grosses Têtes (féminine) réunies naguère autour de Philippe Bouvard. « Il n'y a plus de phrases, juste des mots en miettes », se lamente un enseignant de philosophie dont le prénom comprend quatre consonnes et trois voyelles. Sans compter quelques injures bien senties à l’égard des « débiles » qui préconisent une langue « sexuée » pour mettre fin à l’invisibilité du féminin.

On ne peut nier que l’écriture inclusive rend parfois la lecture malaisée, surtout pour des lecteurs peu familiers avec les conventions graphiques adoptées. Ses partisans tablent sur une large diffusion de ces conventions pour faire entrer l’écriture inclusive dans les mœurs. Et ainsi contribuer à une meilleure égalité discursive entre les hommes et les femmes.

Il ne faudrait pas confondre cette fin et les moyens pour y parvenir. Ces derniers peuvent être critiqués, rejetés ou améliorés. Mais l’enjeu essentiel de ce débat me semble la prise de conscience des stéréotypes sexistes qui façonnent notre univers langagier. De ce point de vue, l’écriture inclusive vaut bien une réflexion… sans exclusive !

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