Comment un site de rencontre fait de la prostitution estudiantine son crédo

Plusieurs plaintes ont été déposées contre cette campagne publicitaire très explicite...
Plusieurs plaintes ont été déposées contre cette campagne publicitaire très explicite... - D.R.

D ix affiches publicitaires mobiles exposant notre campagne. » « Cibleront les universités de Bruxelles, pour se déployer dans les prochaines semaines vers d’autres villes alentours. » « Nous estimons enregistrer 300 000 inscriptions de membres belges d’ici la fin de l’année 2018. » La nouvelle campagne promotionnelle démarre en trombe : un communiqué de presse a été envoyé à de nombreuses rédactions et les camionnettes publicitaires sont effectivement de sortie. Un peu comme une grande surface annoncerait sa nouvelle implantation en Belgique. Une chaîne de prêt-à-porter sa nouvelle collection. Sauf qu’il s’agit ici… de prostitution.

Le site RichMeetBeautiful est en effet un « site de rencontres » un peu singulier, qui propose de mettre en contact des « sugarbabies », soit des jeunes étudiantes, avec des « sugardaddies », c’est-à-dire des hommes d’âge mûr, à la situation financière confortable. Sur le papier, et dans le discours du CEO de cette entreprise norvégienne, Sigurd Vedal, ce n’est rien d’autre que l’incarnation des histoires de « Cendrillon » ou « Fifty Shades of Grey » (sic !) : des jeunes femmes qui recherchent de l’attention, de beaux bijoux et une vie de luxe et des hommes d’expérience, puissants et aisés, qui cherchent « surtout de la compagnie ». En réalité, il s’agit, comme d’autres sites ayant fait leur apparition ces dernières années (Seeking arrangement, etc.), de prostitution étudiante.

La Belgique, cible prioritaire

Les universités et les pouvoirs publics ne s’y sont pas trompés. Dès ce week-end, des universités flamandes de la capitale s’inquiétaient de la présence de ces affiches publicitaires mobiles XXL (5 mètres sur 3) aux abords de leurs établissements bruxellois, comme le révélait Het laatste Nieuws dans son édition en début de semaine. Ce lundi, c’est un professeur de droit international de l’ULB, François Dubuisson, qui postait un cliché de ce camion posté Avenue Franklin Roosevelt. Les établissements et les pouvoirs publics ont rapidement réagi, tentant par différents moyens, de faire rentrer les indésirables au garage (lire ci-dessous). Ils auront fort à faire : RichMeetBeautiful fait désormais de la Belgique un marché prioritaire après son implantation dans les pays scandinaves cet été. La demande serait très importante ici, assure le dirigeant. Avant toute publicité, en un week-end, la plateforme compte déjà plus de 20.000 inscriptions en Belgique…

« Depuis Fifty Shades of grey, les femmes sont plus libérées »

Reste que ces entreprises sont difficilement attaquables, comme l’explique Renaud Maes, docteur en sociologie, l’unique chercheur à avoir mené une enquête sur la prostitution étudiante en Belgique. « Ces firmes ont généralement des avocats très calés. Elles trouveront toujours des canaux d’action. Elles sont par ailleurs très hypocrites : elles nient généralement qu’il s’agit de prostitution et interdisent par exemple des discussions liées à la tarification sur leur plateforme… Tout en sachant très bien que ces discussions se font hors ligne. Ils ont parfaitement conscience des types de jeunes qu’ils recrutent – à savoir des étudiant(e)s en difficulté financière ou en rupture avec leurs parents – et de l’impact que cela peut avoir. »

Le discours de Sigurd Vedal se veut évidemment aux antipodes de cette réalité. « On ne promeut pas la prostitution, mais l’aspect financier fait partie de toute relation. Car c’est ça la clef : il s’agit bien de relations romantiques entre deux personnes qui posent leurs propres conditions. Nous n’avons pas à faire la police et à contrôler la façon dont les gens conçoivent leurs relations. Les femmes cherchent des hommes puissants, intelligents, brillants. C’est sans doute le plus fascinant, cette très forte demande chez les femmes. Depuis “Fifty shades of Grey”, elles sont plus libérées et peuvent exprimer ces demandes. » Oui, il est bien question de « libération » dans la bouche de Sigurd Vedal…

« Faire face à une urgence pécuniaire »

Renaud Maes, quant à lui, est formel : tous les étudiants et étudiantes qu’il a pu rencontrer sont entrés dans ce type d’activité pour « faire face à une urgence pécuniaire »  : « systématiquement, il s’agit à un moment de trouver très rapidement de l’argent pour faire face à une situation de précarité. Ensuite, les revenus peuvent devenir très importants et des mécanismes d’affiliation se mettent en place. Les jeunes ont alors des difficultés à revenir à un niveau de vie inférieur… » Autre image version paillettes renvoyées aux oubliettes : cette idée selon laquelle il s’agit principalement de cadeaux, de week-ends dans des hôtels de luxe et de concerts à l’opéra. Le travail sur le terrain de Renaud Maes autant que le reportage en caméra cachée de RTL TVI (diffusé la semaine dernière) démontrent que les tarifications sont très rapidement évoquées (à l’heure, à la soirée ou à l’acte). « Nous excluons tous les jours des personnes qui évoquent des payements sur notre plateforme, se défend Sigurd Vedal. Mais il y a tous les jours des vidéos de viol sur Facebook. Nous avons des règles, on fait de notre mieux, mais comme les autres sites, on ne peut pas tout contrôler… »

Le phénomène étant relativement nouveau, il est encore compliqué d’avancer si les « sugar babies » ferment boutique une fois leur diplôme en poche ou si elles s’enfoncent dans ce commerce. Renaud Maes a en tout cas déjà observé des cas d’étudiant(e)s qui, en augmentant le nombre de clients, finissent par sécher les cours pour assurer cette activité… et décrocher de leurs études. D’autres qui, ne pouvant plus bénéficier d’allocations d’insertion à leur sortie de l’université, continuent à se prostituer.

« Ce qui me paraît le plus important à pointer, conclut Renaud Maes, c’est que la prostitution étudiante s’appuie sur la précarisation grandissante des étudiants. Si l’on veut réellement endiguer cette prostitution, il ne suffit pas d’empêcher que la publicité arrive aux étudiants mais il faut faire en sorte qu’elle ne soit pas pertinente et lutter contre la précarité ! »

Plainte ministérielle

Dans les universités, dans les cabinets ministériels, chez les bourgmestres ou encore au Jury d’éthique publicitaire, les réactions n’ont pas tardé.

La ministre des droits des femmes, Isabelle Simonis, et le ministre de l’enseignement supérieur, Jean-Claude Marcourt, se constituent partie civile au pénal en invoquant l’article 380 du Code pénal incriminant l’incitation à la débauche et la prostitution.

Les ministres, tout comme le cabinet du ministre président bruxellois, Rudi Vervoort, invitent les bourgmestres à prendre des arrêtés pour faire interdire ces camions promotionnels. Seules les communes possèdent en effet un levier de ce côté.

Enfin, le Jury d’Ethique Publicitaire a déjà reçu plusieurs plaintes ce lundi. Il se penchera sur ce cas mardi 3 octobre… Et devrait se prononcer dans le courant de la semaine prochaine. En théorie, il peut aller jusqu’à imposer la suspension de la campagne. Mais d’ici la semaine prochaine, il est fort probable que d’autres choses aient bougé.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     
     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€ pour 1 mois
    J'en profite
    Je suis abonné et
    je dispose d'un compte
    Je me connecte
    1€ Accès au Soir+
    pendant 24h
    Je me l'offre
    Je suis abonné et
    je souhaite bénéficier du Soir+
    Je m'inscris