«Sugar-dating», le cache-sexe d’une prostitution précarisée

Dans cet article
La prostitution déguisée veut se donner une image plus respectable
La prostitution déguisée veut se donner une image plus respectable - D.R.

D ans les trucs comme SeekingArrangement, c’est clair, “affection”, ça veut dire sexe, “engagement”, ça veut dire sexe, “tendresse”, ça veut dire sexe, “amour”, ça veut dire sexe. Tu vois un profil qui dit “je cherche un vrai amour”, ça veut dire “Je veux du sexe tout de suite”  ! » Pietro n’est pas dupe : lui qui se prostitue notamment en usant de sites de sugar-dating sait pertinemment ce qui se cache derrière les pages d’accueil glamours et entre les lignes de « papas gâteaux » qui s’y inscrivent. C’est très certainement le principal enseignement de la vaste étude commandée par le cabinet de la ministre Céline Fremault sur les nouvelles formes de prostitution à Bruxelles : l’euphémisation, la dissimulation, la relativisation d’une réalité qui reste pourtant, purement et simplement, de la vente et de l’achat de rapports sexuels.

C’est début 2016 que la ministre bruxelloise en charge de l’aide aux personnes, Céline Fremault (CDH) a commandé une étude pourtant sur les nouvelles formes de prostitution à Bruxelles. L’enquête réalisée par Renaud Maes, professeur de sociologie à Saint-Louis, et Chedia Leroji, chercheuse indépendante, vise à « l’obtention de données comparatives à l’égard de la prostitution et de la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle au sein de trois villes européennes ». Entre les mains du cabinet Fremault depuis cet été, l’actualité de ce début de semaine en a précipité la diffusion. Le Soir s’est donc concentré sur la partie consacrée à cette prostitution « nouvelle version » à Bruxelles. On y évoque notamment les sites web et les applications, ainsi que le cas des étudiants.

La glamourisation des nouveaux sites

La prostitution Internet n’est certes pas neuve, mais s’est amplifiée avec le développement des réseaux et autres applications, pointent les chercheurs. Qui se sont notamment penchés sur les sites proposant des « arrangements », comme les sites de sugar-dating. RichMeetBeautiful, qui a débarqué en Belgique cette semaine à grand renfort de camions publicitaires, n’a donc pas été analysé par l’étude mais fonctionne exactement sur le même modèle.

Les chercheurs y pointent une imagerie et un vocabulaire qui tendent à dissimuler la réelle nature des relations proposées entre « sugardaddy » et « sugarbaby ». Une euphémisation qui « pourrait donner a priori l’impression d’une violence symbolique moindre », expliquent les auteurs, et cible un autre public, peu enclin à écumer les trottoirs : «  Le recours aux sites internet est un phénomène mode qui permet de donner un vernis plus glamour à l’activité promotionnelle. Les design épurés […[tranchent évidemment avec la représentation générale des carrées, souvent considérées comme glauques par les clients : il s’agit de faire propre, moderne, branché. » Une stratégie qui s’appuie également sur une série de mythes hollywoodiens mêlant consumérisme de luxe et luxure, à l’image d’Hugues Hefner, fondateur de Playboy.

Les témoins interrogés par les chercheurs ne sont évidemment pas dupes. Ileana dénonce ainsi l’« hypocrisie » des formes masquées de prostitution : « on sait bien ce qu’on fait là-dessus. Peut-être que les clients veulent croire qu’ils ont que des novices et tout, mais moi je crois que même les clients ils sont là dans la comédie. »

Le mythe de l’étudiante qui se prostitue pour l’argent de poche

L’embellissement de la réalité véhiculée par certains sites web se conjugue, pour la prostitution étudiante, à une autre forme de mythification. A savoir l’image selon laquelle les jolies petites étudiantes se prostitueraient de façon occasionnelle, juste pour se faire un peu d’argent de poche et s’acheter des sacs de marque. « Cette thèse connaît un franc succès, écrit Renaud Maes, à rapprocher sans doute de la vision dominante du “job étudiant” comme moyen de se procurer les “moyens nécessaires aux loisirs”, situation ne répondant qu’à la réalité des plus privilégiés. » Car c’est bien là que le bât blesse : les étudiants versant dans la prostitution proviennent de milieux précaires et non de la petite bourgeoisie. Les 16 étudiants rencontrés par les chercheurs (ainsi que les 24 autres témoignages recueillis par Renaud Maes lors d’une autre étude) s’accordent tous là-dessus : ils avaient réellement besoin d’argent au moment où ils franchissent le pas. Le témoignage de Ganaëlle est limpide : « Souvent, on dit “c’est juste de l’escorting”, mais en fait j’ai quand même vraiment besoin d’argent. Parce qu’il faut payer le kot, la bouffe, les cours, les lessives, les vêtements. Donc, oui ça permet surtout de s’en sortir. je m’en sors même bien. Enfin, mieux que de travailler dans un job étudiant dans un resto ou un bar. […] Parfois les fins de mois sont quand même pas faciles, parce que étudier, c’est cher en fait. Et les mecs ne sont pas forcément de beaux riches […] façon Pretty Woman. »

Un kot contre quelques faveurs

Enfin, une autre nouvelle forme de prostitution, qui touche notamment des étudiants mais pas qu’eux, consiste dans des échanges de biens et de services. Ces cas de prostitution sont évidemment toujours liés à des situations particulières de précarité, souligne l’étude. Il s’agit typiquement de logements (studios, kots) dont le loyer va être réduit ou carrément annulé en échange d’une sorte de « mise à disposition sexuelle ». Une réduction de loyer informelle sur laquelle peut revenir le propriétaire à tout moment. La relation de dépendance est évidemment très importante. Des témoignages récoltés ressortent également des exemples plus ponctuels de rapports sexuels en échange d’un support juridique ou administratif, voire, pour un cas, d’une consultation médicale. Pour ce qui concerne les biens, on parle principalement de matériel informatique et de vêtements.

L’euphémisme domine également lorsqu’il est question de cette nouvelle forme de prostitution contre des biens et services. Mais si les sites de sugar-dating en usent de façon commerciale, l’atténuation des faits sort cette fois de la bouche des principaux intéressés ! Ces échanges sont en effet davantage perçus comme une forme d’entraide par les intéressés plutôt que comme de la prostitution… « C’est un échange de services, rien de tragique, je trouve », exprime par exemple Annaëlle, qui paye un petit loyer en échange de faveurs à son propriétaire. Même désinvolture chez Meryem qui rapporte qu’elle a eu recours à un médecin qui se faisait payer en rapports sexuels : « c’est vraiment service contre service, c’est de l’entraide. Moi je fais un massage un peu spécial et lui prends soin de ma santé. Je ne vois pas ça comme de la prostitution, ça, c’est sûr. C’est complètement autre chose. » Les chercheurs identifient que cette interprétation est souvent liée à une précarisation de certains clients. Les personnes accordant leurs faveurs perçoivent donc leur acte comme une forme de « geste solidaire ».

Ces nouvelles formes de prostitution, cachée, atténuée, glamourisée sortent dans des rares cadres qui existent dans ce secteur. Et fragilisent d’autant plus les prostitué(e)s, comme le développent Renaud Maes et Chedia Leroji : « le fait que le cadre soit plus flou amène aussi à des formes de sexe transactionnel particulièrement aliénantes aux clients. […] A l’opposé de certains discours qui prétendent qu’elle [la “prostitution occasionnelle”] serait moins risquée qu’une activité plus intense, le fait de ne pas maîtriser les codes, les normes et les pratiques plus classiques de prostitution implique une vulnérabilité accrue tant par rapport à certains clients que par rapport à certains proxénètes ».

Dans les cartons du cabinet Frémault depuis plusieurs mois, l’étude doit servir de base de travail pour un plan d’action au niveau de la région. « Un groupe de travail bruxellois va désormais se mettre autour de la table pour identifier les mesures que le gouvernement peut prendre à court, moyen et long terme », exprime la ministre. Alors que la campagne de grande envergure du nouveau site de sugar-dating RichMeetBeautiful, qui visait les milieux étudiants, n’a plus droit de cité en Belgique, ces nouvelles formes de prostitution, elles, ne disparaîtront pas aussi « facilement » que les camions outranciers du site norvégien…

1.800 ?

Chedia Leroij et Renaud Maes ont mené leur étude à partir de témoignages. Pour se faire une idée de la population étudiante concernée par la prostitution, les chercheurs ont extrapolé à partir d’enquêtes quantitatives menées dans les pays anglo-saxons. Celles-ci suggèrent qu’entre 2 et 5 % se prostitueraient. Partant du principe que la Belgique dispose d’un système social plus efficace, les auteurs évaluent une limite basse à 2 %, ce qui représente 1.800 jeunes.

Des étudiants prostitués: «Au moins nous ne sommes pas au CPAS»

Par Lorraine Kihl et L.K.

Photo prétexte © D.R.
Photo prétexte © D.R.

Sans surprise, l’étude démonte le mythe d’une jeune prostitution « d’agrément » et souligne que c’est bien la précarité qui a poussé les étudiants rencontrés à la prostitution. « L’entrée en prostitution a lieu “au creux de la vague”, dans une situation d’urgence ou les dettes s’accumulent. » Et ne reste pas occasionnelle : plusieurs rencontres par mois, voire par semaine. C’est qu’outre les frais du quotidien, la prostitution elle-même a un coût. Il s’agit de répondre aux fantasmes des clients : lingerie, tenues, accessoires, objets… Les témoins évoquent des budgets mensuels de 400 à 900 euros.

Plus étonnamment, les chercheurs relèvent que 7 des 16 étudiants se félicitaient de « ne pas être au CPAS ». De sorte que la prostitution apparaît comme moins tabou que le recours à l’aide sociale. « Je pense qu’on peut parler de dignité, témoigne ainsi Lotvi. Je trouve ça indigne, moi, d’aller mendier de L’argent au CPAS. Au moins, moi je vends quelque chose, je donne un service. Et puis aussi, si tu vas au CPAS, on va regarder tout ton argent, on va voir sur ton compte et tout. On ne peut pas travailler au noir. Donc, moi, je ne vais pas mendier pour rester dans la merde de toute façon. Je m’en sors, avec ma bite et mon cul, mais je m’en sors. Et j’emmerde ceux qui veulent me retirer mon honneur »

Le phénomène, qui s’observe plus largement auprès d’un public éligible à l’aide sociale a été défini par le chercheur en psychologie sociale, Bernard Van Asbrouck, comme la « Sherwoodisation », du nom de la forêt de Robin des bois. L’idée est que la lourdeur des démarches et l’image négative associée aux allocataires du CPAS poussent certains à opter pour des voies de subsistance hors du cadre légal. Comme la prostitution.

« Le problème dans le cas des étudiants c’est que l’allocation d’étude de la communauté française est trop faible par rapport au coût réel d’une année d’étude, surtout dans une ville comme Bruxelles où les loyers sont très chers, explique Renaud Maes. Et les CPAS ont des conditions très restrictives, certains sont très durs vis-à-vis des étudiants – sans compter que seuls les Belges peuvent y avoir accès. » Les auteurs du rapport encouragent donc les autorités à revaloriser et repenser les systèmes d’aides sociales adressés aux étudiants.

Autres témoignages

Cacher son activité : « Pas de problème »

Loanna « Les étudiants ils sont, comment dire ? Souvent ils sont des gens qui n’ont pas de problème. Payer le loyer ? Pas de problème. Payer le livre ? Pas de problème. Aller en soirée ? Pas de problème. Alors ils ne peuvent pas imaginer qu’il y ait des gens qui ont des problèmes. Et ils ont des préjugés, je pense qu’on peut dire ça comme ça, des préjugés sur les autres. Par exemple, si je disais que je fais escort, je suis sûre que plusieurs mecs de mon groupe voudraient tout de suite me baiser. »

Concurrence : « La guerre des prix »

Barbara « C’est beaucoup plus simple pour le client de te demander de casser les prix s’il ne te voit pas en face de toi. Tu n’es pas réelle, donc ce n’est pas grave. Mais moi […] je suis sûre qu’ils n’oseraient jamais proposer 15 euros la pipe à une fille en vitrine, ils seraient plus timides. C’est en fait aussi clair que les sites sont faits plus pour les clients que pour les filles parce qu’ils font tout pour que ce soit la guerre à qui fait des prix les plus bas. (…) Ils ne sont pas idiots les mecs, ils savent que les clients doivent être contents pour revenir payer sur le site, donc ils organisent des trucs comme des classements, des étoiles, des avis des utilisateurs, des forums et tout ! Tu vois, plus les gens râlent parce que tu n’as pas répondu, moins tu es dans le top. C’est comme AirBnB : des clients mécontents, c’est un score qui descend et donc moins de clients. »

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

1€ pour 1 mois
J'en profite
Je suis abonné et
je dispose d'un compte
Je me connecte
1€ Accès au Soir+
pendant 24h
Je me l'offre
Je suis abonné et
je souhaite bénéficier du Soir+
Je m'inscris
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct