Les Catalans privés de débat démocratique

©Reporters.
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Même le roi a tranché : la loi, c’est la loi. Que le référendum catalan de ce dimanche 1er octobre soit illégal et ne réponde à aucun des critères qui auraient permis de lui prêter ne fût-ce qu’un peu de légitimité, cela ne fait aucun doute, le roi a raison. Aucun seuil minimal de participation n’avait été fixé, il n’y a eu aucune campagne (si ce n’est un placardage de « SI »), aucun débat, et il s’est déroulé dans les conditions que l’on sait, émaillé de pannes informatiques causées par Madrid, de confiscations d’urnes, de violences, dans le chaos. Que ce référendum soit le fruit d’un coup de force au sein du parlement catalan ne fait aucun doute non plus. Si l’on s’en tient donc à l’idée que l’on se fait d’un référendum démocratique et à ce que dit la constitution espagnole de 1978 (quarante ans bientôt tout de même), on est en droit de se demander ce qui a bien pu piquer près de deux millions de Catalans pour qu’ils se lèvent à l’aube un dimanche et aille faire le pied de grue, dès cinq heures du matin pour beaucoup, devant l’école du quartier. Tout ça pour tenter de protéger des bouts de papier et tenter de garantir au maximum la tenue d’un tel vote ? Pour pouvoir glisser un SI à l’indépendance dans un Tupperware ? Car bien entendu, comme l’ont d’ailleurs montré les résultats, un vote pareil n’était destiné qu’aux partisans de l’indépendance, il n’était même organisé que pour eux. Face à tant de fantaisies, on s’interroge bien sûr. L’indépendantiste catalan serait-il fanatique, borné, un adolescent attardé (fort attardé même si l’on se réfère aux images de petits vieux molestés par la Guardia Civil), prompt à se ruer dans n’importe quelle petite révolte ?

Je vis en Catalogne depuis plus de dix ans et pour m’ôter un doute, j’ai beaucoup questionné mes amis catalans ces jours-ci. Bien sûr, s’agissant d’un cercle de connaissances, un milieu plutôt cosmopolite, ce n’est pas représentatif. La plupart ont vécu longuement à l’étranger, parlent plusieurs langues, se sont mariés sur d’autres continents, et dans leur parcours professionnel, ont démontré une ouverture certaine sur le monde extérieur qui ne les prédestine a priori pas au repli sur soi et autres formes de nationalisme. Pourtant, la plupart sont allés voter « SI ». Certains se découvrant indépendantistes pour la toute première fois, encore mal à l’aise avec ça parfois, triste aussi d’en être arrivé là. D’autres plus convaincus, parce que cela fait trop longtemps que cela dure, et que depuis l’annulation de leur statut d’autonomie renforcée (accordé en 2006 et annulé par le tribunal constitutionnel quatre ans plus tard), ils ont décidé qu’ils ne voulaient plus être espagnols.

Leurs raisons du vote

Leurs raisons ? Les mêmes, toujours, celles qu’on nous sert partout en ces temps de troubles. La maîtrise de leurs impôts, toujours refusée. Le sentiment de ne pas partager les mêmes valeurs que le reste d’un pays qui se reconnaît dans le gouvernement actuel, quand la majorité des Catalans ne s’y reconnaissent pas. L’histoire, cultivée comme une souche commune. La langue aussi, bien sûr, comme une petite île sur laquelle les Catalans se sentent un peu seuls et à laquelle ils se raccrochent d’autant plus. Certains jugent le mécontentement et les revendications exprimées anachroniques, incompatibles avec l’idée qu’ils se font de l’Europe en 2017, voire un peu loufoques, on entend de tout. Une chose est sûre c’est qu’aujourd’hui, beaucoup de Catalans sont las de n’avoir pas été pris au sérieux dans leurs demandes répétées, par voies légales celles-là, d’obtenir le droit d’organiser un vrai référendum digne de ce nom, qui aurait pu résoudre la question de leur relation à l’Espagne et crever l’abcès, il y a des années déjà, quand il était encore temps.

La constitution ne le permet pas. Telle a été chaque fois la réponse lapidaire que Mariano Rajoy, muré dans son obstination, a renvoyée aux Catalans. Comme s’il n’avait pas vu qu’ils étaient de plus en plus nombreux et de plus en plus exaspérés à descendre dans la rue. Comme si ces « indépendantistes » (qui, pour la plupart, n’en étaient pas encore) étaient un microphénomène, un groupe d’exaltés indignes d’attention, ce que, retranché derrière la loi, Madrid continue à insinuer encore aujourd’hui.

Pourtant quelque chose s’est vraiment passé ce dimanche. Bien sûr, l’action du président de la Généralité de la Catalogne, Carles Puigdemont, est dangereuse, voire irresponsable, et son discours, populiste. Le pire, c’est que beaucoup de mes amis, qui sont pourtant allés voter, le savent. Mais le fait est que deux millions de personnes, dont on ne me fera définitivement pas croire qu’elles étaient toutes illuminées, se sont plus reconnues dans ce discours-là plutôt que dans la position rigide et tout aussi irresponsable de Mariano Rajoy et du gouvernement central.

Une troisième voie

Quant aux autres Catalans, ceux qui ne sont pas allés voter, et représentent tout de même entre 60 et 50 % (le problème, c’est qu’on ne sait pas puisqu’on n’ose pas poser la question) des électeurs potentiels, leur situation est pire encore, car eux n’ont eu aucun espace pour s’exprimer. Le statu quo ne serait sans doute défendu que par une minorité de personnes, par contre un projet de statut offrant une plus grande autonomie à la Catalogne aurait eu des chances d’être porté par un grand nombre de ceux qui n’ont rien dit. Un ami, en faveur de cette fameuse « troisième voie », d’une forme de fédéralisme, me confiait que ceux qui n’étaient pas pour l’indépendance n’avaient plus trop droit au chapitre. Et de fait, leur « coming out » se fait attendre. Dans un paysage médiatique très polarisé, ils n’ont pas eu de place dans un débat qui n’a jamais eu lieu. N’est-ce pas là l’ironie tragique de ce qui est en train de se passer ? Les premières victimes de l’obstination du gouvernement espagnol à ne rien vouloir entendre et ne rien vouloir concéder sont ces Catalans qui justement auraient pu contrebalancer des velléités indépendantistes toujours renforcées.

La « convivencia » perdue

A s’agripper ainsi à une Constitution jugée immuable sans jamais envisager la moindre modification qui aurait permis la tenue d’un référendum démocratique – qui, il y a encore peu de temps, aurait très probablement donné le non à l’indépendance gagnant – le gouvernement Rajoy a précipité les Catalans dans une voie qui n’est non seulement pas forcément celle de leur choix, mais qui est surtout très périlleuse, une grande inconnue. Or les Catalans, quels que soient leur opinion ou leur choix d’avenir – l’indépendance pure et simple ou une révision de leur statut au sein de l’Espagne – auraient aimé pouvoir en débattre dans le cadre d’un processus vraiment démocratique. L’immuabilité de la Constitution a été défendue de manière absurde au détriment d’une concertation, difficile certes, mais qui aurait permis sans doute aux composantes de l’Etat espagnol de mieux y assumer leur place. Etre belge aide peut-être à comprendre que de telles réformes et remises en cause peuvent être compliquées à mettre en œuvre, c’est vrai, mais aussi à quel point elles sont vitales pour sauvegarder cette « convivencia » que l’Espagne a perdue.

L’absence de vision des leaders catalans et espagnols, le grand vide dans lequel le pays est sur le point de se précipiter, la fracture sociale déjà tellement palpable, les risques de dérapages, bien réels eux aussi, créent aujourd’hui une ambiance délétère qui ne plaît à personne et dont tout le monde va ressortir abîmé. D’un côté comme de l’autre, la démocratie derrière laquelle Rajoy ou Puigdemont se réfugient est fortement écorchée. Qu’on ait envie de l’entendre ou pas – cela varie en fonction de la capacité d’écoute de chacun pour des arguments indépendantistes, parfois émotionnels, pas si simples à comprendre, encore moins à s’approprier –, le fait est qu’on a confisqué aux Catalans le droit de débattre entre eux et avec les autres, la possibilité d’envisager des perspectives communes, de s’exprimer tout simplement. Résultat, aujourd’hui coincés de part et d’autre, les Catalans n’ont plus qu’à attendre qui de ces deux extrêmes aura le dernier mot, sans autre issue que d’en sortir déchirés.

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