Wallon ou vallon?

© D.R.
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Depuis quand l’alphabet français compte-t-il les 26 lettres qu’on lui connaît aujourd’hui ? Depuis… 1964, date à laquelle Paul Robert introduit le W comme lettre à part entière dans son dictionnaire. Cette apparition récente ne signifie pas que le « double V » était inconnu en français : il est attesté dès le Moyen-Âge, dans des emprunts aux langues germaniques.

Dans les noms communs, sa prononciation actuelle en France est tantôt <v> (dans wagon), tantôt <w> (dans watt). En Belgique, par contre, le <w> s’impose généralement. Il n’y a pas lieu de condamner cet usage lorsqu’il repose sur la proximité avec la prononciation originelle (witloof) ou qu’il prolonge un usage antérieur (wagon). Et qu’il permet de distinguer à coup sûr wallon de vallon

Postscriptum 1

Le système graphique du français est issu de l’alphabet latin, avec quelques différences dans la réalisation de certaines lettres, comme le U (prononcé <ou> en latin) ou le C (prononcé <k> en latin, et non <s>). Les scribes du Moyen-Âge et, à leur suite, les premiers imprimeurs ont aménagé le modèle latin pour prendre en compte l’évolution phonétique du français : d’où l’emploi de digrammes (ou, eu, in…) ou de signes auxiliaires (accents, cédille, trait d’union).

Les familiers de la langue classique savent que les auteurs du Grand Siècle ne distinguaient pas 26 lettres comme aujourd’hui, mais 23. Les graphies i et j étaient confondues, de même que u et v. Il faudra attendre la 4e édition du Dictionnaire de l’Académie (1762) pour que I devienne la 9e lettre de l’alphabet, distincte du J (10e lettre), et que U (21e lettre) soit isolée du V (22e lettre). L’alphabet comptait alors 25 lettres : seul W manquait à l’appel.

La graphie w, combinaison de deux V comme son nom l’indique, est pourtant attestée dès le Moyen-Âge, pour rendre la prononciation <w> dans des emprunts aux langues germaniques. Mais cette graphie n’est utilisée que dans les régions où <w> existe, essentiellement à l’Ouest (manuscrits anglo-normands) et au Nord (manuscrits picards, wallons, lorrains) du domaine d’oïl. Les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie n’intègrent pas ces mots venus d’ailleurs. Et lorsque des formes comme wigh, wisk(pour whist) ou wiski feront leur entrée dans l’édition de 1799, elles seront intégrées à la fin de la section consacrée à la lettre V (après vulve). La situation restera inchangée dans l’édition de 1835.

Émile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1872) et Pierre Larousse (Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, 1876) réuniront les mots commençant par w- sous une lettre W distincte du V, mais en précisant qu’il s’agit d’une « lettre introduite dans notre alphabet pour conformer notre écriture à celle de plusieurs peuples du Nord » (Littré) ou d’une « lettre propre aux langues du Nord, et qui n’est usitée en français que dans les mots empruntés à ces langues avec leur orthographe » (Larousse).

La 7e édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie adoptera cette position, avec un commentaire plus explicite : « Lettre consonne qui appartient à l’alphabet de plusieurs peuples du Nord, et qu’on emploie en français pour écrire un certain nombre de mots empruntés aux langues de ces peuples, mais sans en faire une lettre de plus dans notre alphabet ; on la nomme Double vé. » La 8e édition (1935) conservera une disposition et un commentaire similaires, à l’exception de la finale « sans en faire une lettre de plus dans notre alphabet » qui sera supprimée. Le pas ne sera franchi qu’en 1964, dans le 3e volume du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, rédigé par Paul Robert.

Postscriptum 2

Les atermoiements dans la reconnaissance du W comme « véritable » lettre de l’alphabet français n’étonnent guère, dans le chef de lexicographes privilégiant la variété de l’Île de France. La prononciation de cette graphie leur a causé, elle aussi, bien des tracas : fallait-il adopter le <w> d’origine ou préférer un <v> plus « français » ?

Cette question ne se pose guère à l’intérieur ou en finale des mots, où la prononciation d’origine est souvent respectée et où le W est purement graphique (squaw, interview, cow-boy). Par contre, à l’initiale, la variation est présente. Si l’on se limite aux noms communs, la majorité des mots repris aujourd’hui dans les dictionnaires usuels présentent un <w> : wasabi, waterpolo, watt, web, week-end, whist, wiki, etc. Se prononcent par contre avec un <v>, d’après le Petit Robert 2018, quelques mots du français général comme wagon (et sa famille), walkyrie, wagnérien, W.-C. (d’où la graphie vécés), ainsi que des termes techniques comme warrant, weltanschauung, wergeld, winstub, wisigoth, wolfram, wormien, wrap, würmien, wyandotte. Parfois, les deux possibilités sont offertes : welche, welter, wengé, wilaya.

Dans certains cas, la situation a pu évoluer. Ainsi le nom wagon s’est d’abord prononcé avec un <w> conforme à la prononciation anglaise d’origine, auquel un <v> s’est substitué dans la seconde moitié du 19e siècle, sans doute sous l’influence de l’allemand Wagen – ce qui explique la variante graphique vagon que l’on trouve tant chez Littré que chez Larousse. Les mêmes Littré et Larousse recommandaient également un <v> dans walkyrie, wolfram, wormien, mais pas dans warrant, dont la prononciation <waran> (Petit Larousse) est aujourd’hui concurrencée par <varan> (Petit Robert).

Les règles qui gouvernent l’actuelle prononciation « de référence » pour les mots avec un W à l’initiale ne sont pas absolues. La provenance des emprunts joue un rôle important : les formes issues au 19e siècle des langues germaniques (wagnérien) présentent un <v> proche de la prononciation d’origine ; par contre, celles empruntées à l’anglais conservent souvent la prononciation de la langue source : <w> (whist). Ce critère se combine avec la date d’intégration des formes dans le lexique français : les emprunts récents conservent souvent le <w> d’origine, une exception comme wrap <vrap> pouvant s’expliquer par une contrainte articulatoire (comment prononcer <wrap> ?).

Postscriptum 3

La préférence hexagonale pour quelques formes usuelles en <v> (wagon, W.-C.) n’est pas partagée par la majorité des Belges francophones qui produisent plutôt un <w> dans ces mots. Ce choix pour wagon peut s’expliquer par la conservation de la prononciation anglaise d’origine, laquelle a survécu en France jusqu’au 20e siècle. Dans le cas de W.-C., issu de l’anglais water closet, le <w> initial est d’autant plus justifiable que la forme (française) réduite waters se prononce <water>. Par contre, la proximité de la prononciation originelle plaide pour un <v> initial dans wagnérien ou walkyrie, et pour un <w> dans waterzooi ou dans witloof.

Qu’en est-il du mot wallon  ? Malgré l’ancienneté de la forme, celle-ci n’est pas mentionnée dans les dictionnaires français avant Émile Littré (1872), qui lui associe la prononciation <valon>, tout comme Pierre Larousse quelques années plus tard (1876). En 1935, la 8e édition du Dictionnaire de l’Académie se prononce en faveur de <walon>, choix qui s’est imposé aujourd’hui dans les dictionnaires usuels (Petit Robert, Petit Larousse), conformément à l’usage en Wallonie.

Ce ralliement des lexicographes parisiens à la prononciation autochtone est sans doute dû à une meilleure connaissance de celle-ci. Mais on comprend que des Français peu familiers de l’outre-Quiévrain alignent wallon (et ses dérivés) sur le modèle de wagon ou de walkyrie. Il n’y a toutefois aucune raison de donner une prime à l’ignorance en commettant cet impair. Entre les gais Wallons et les gais vallons, il y a quelques muses de différence…

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