Grève du 10 octobre: pas facile de convaincre les citoyens sans se mettre les usagers à dos

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L’un des dossier qui fait peur, c’est celui des pensions : le relèvement de l’âge de la retraite, mais aussi la négociation sur les critères de pénibilité.
L’un des dossier qui fait peur, c’est celui des pensions : le relèvement de l’âge de la retraite, mais aussi la négociation sur les critères de pénibilité. - Photo News.

Quinze mois sans grève. Le ministre fédéral de la Mobilité, François Bellot (MR), se targuait encore mercredi dernier en commission de l’Infrastructure d’avoir su préserver une (très) longue période de paix sociale au sein des chemins de fer. C’en est aujourd’hui terminé. Et encore, le ministre a-t-il bénéficié d’un « sursis ». A la pointe du combat dans cette grève de défense des services publics, les cheminots de la CGSP étaient déjà prêts à passer à l’action avant les vacances d’été. Les instances fédérales du syndicat socialiste ont su les persuader de patienter, le temps de mettre sur pied un mouvement intersectoriel. Mais certainement pas de quoi refroidir leurs ardeurs. Pour une partie des cheminots, le moment de faire grève est bel et bien venu.

Pourquoi faire grève ?

Au cœur des revendications des grévistes, il y a le désinvestissement dans les services publics. Un phénomène qui frappe les chemins de fer de plein fouet. Selon les syndicats (et l’opposition), le gouvernement Michel a imposé une cure d’amaigrissement de trois milliards d’euros au groupe SNCB. Un chiffre contesté par le ministre Bellot, qui évalue le montant de la diminution des dotations à 1,2 milliard sur la législature.

Toujours est-il que les effets de ce régime, quelle que soit son ampleur, se font ressentir notamment dans les rangs du personnel, qui ont fondu de près de 4.000 équivalents temps-plein en trois ans et demi, passant de 34.452 au début 2014 à 30.468 à la mi-2017. Pour les syndicats, les faits sont clairs : l’exigence du gouvernement d’une hausse de productivité de 4 % par an s’est réalisée presque entièrement sur le dos des travailleurs. « On est à l’os », clame la CGSP-Cheminots, qui dénonce une pression croissante sur le personnel (refus de congé, burn-out…).

Sans compter le spectre de la privatisation, encore agité pendant l’été par la NV-A. Certes, le Premier ministre a démenti que le sujet soit à l’ordre du jour. Mais il y a une échéance qui se rapproche à grands pas, celle de la libéralisation du transport intérieur de passagers, programmée pour 2023. La SNCB devra à cette date être en ordre de bataille pour décrocher le droit d’être l’opérateur des missions de service public pendant dix années supplémentaires. Pour les syndicats, avec les restrictions budgétaires, on n’en prend guère le chemin.

L’autre dossier qui fait peur, c’est celui des pensions  : le relèvement de l’âge de la retraite, mais aussi la négociation (en cours) sur les critères de pénibilité. Ce sont ces derniers qui permettront de définir les métiers pour lesquels les travailleurs pourront prendre une retraite anticipée. Un dossier très sensible pour les cheminots. Pour l’heure, le personnel roulant (conducteurs et accompagnateurs) peut partir à la pension à 55 ans (après 30 ans de service). Pour les cheminots (dont la moitié aura atteint l’âge de la retraite dans les dix années), on change les règles du jeu en cours de partie, ce qu’ils jugent inacceptable.

Enfin, il y a le service minimum. C’est une revendication propre aux chemins de fer (même si l’intention du gouvernement est de l’étendre à d’autres, comme les gardiens de prison), sachant qu’aucun syndicat, même ceux qui ne font pas grève, n’est pour. Or, à la différence des pensions, ce dossier-là est déjà très avancé. La semaine dernière, le projet de loi du ministre Bellot passait le cap du vote en commission. Et là, grève ou pas, on voit mal la majorité (qui en a fait un trophée à décrocher coûte que coûte) faire marche arrière.

Pourquoi ne pas faire grève ?

Même au sein des syndicats, on ne peut s’empêcher de se poser la question : la grève est-elle encore le meilleur moyen pour faire aboutir des revendications ? De tels arrêts de travail sont devenus très impopulaires auprès des usagers et des navetteurs, qui ont encore en mémoire le souvenir douloureux des dix jours de grève du printemps 2016. Déjà qu’en temps normal, les voyageurs doivent composer avec les aléas du service (ponctualité, annulations de trains, inconfort), une grève n’est pas de nature à améliorer leur compréhension à l’égard de cheminots qui sont parfois vus avant tout comme des « privilégiés ». Dès lors que les revendications dépassent le cadre des seuls chemins de fer pour toucher l’ensemble des citoyens, ne serait-il pas plus pertinent de faire des usagers des alliés plutôt que des détracteurs ? Surtout que le résultat de la grève n’est pas garanti. En 2016 toujours, en dépit de la dureté du mouvement, les cheminots avaient été contraints aux concessions (perte de deux jours fériés).

Autre argument contre la grève, c’est qu’il y a toujours des négociations en cours. C’est notamment ainsi que le SLFP-Cheminots justifie sa non-participation au mouvement de ce mardi 10 octobre. « On ne fait pas grève quand il y a encore du dialogue », nous confiait il y a une semaine Philippe Delhalle, le président des «bleus».

Enfin, il faut bien reconnaître que le tableau n’est pas tout noir. François Bellot s’est démené comme un beau diable pour décrocher son fameux milliard d’euros d’investissements « vertueux » (qui devrait notamment permettre d’achever le chantier du RER). La direction de la SNCB a également présenté un plan de transport 2017 ambitieux (+ 5,1 % d’offre), tandis que 2.200 nouveaux travailleurs devraient avoir rejoint le groupe (SNCB et Infrabel) d’ici la fin de l’année, permettant de freiner la courbe des pertes d’emploi (seulement 165 ETP de janvier à juillet, contre 944 au cours de la même période en 2016).

La CGSP tente de raviver une opposition qui s’effiloche

Par Bernard Demonty

Le mouvement de contestation sociale n’a eu de cesse de faiblir ces dernières années.
Le mouvement de contestation sociale n’a eu de cesse de faiblir ces dernières années. - Belga.

Six novembre 2014. Le gouvernement Michel est à peine en place et vient d’annoncer ses premières grandes réformes. La réaction fuse : manifestation en front commun, 110.000 personnes dans la rue. Dix octobre 2017, ce mardi. La plupart des grandes réformes du gouvernement Michel ont été mises en œuvre. La seule CGSP part en grève, sans les deux autres syndicats, et sans que sa propre organisation faîtière, la FGTB appelle à la grève dans les autres secteurs.

De la première à la dernière action en date, le mouvement s’est effiloché. Les chiffres de participation aux grandes manifestations en apportent une illustration chiffrée : 110.000 personnes en novembre 2014, puis 100.000 (octobre 2015), 60.000 (mai 2016) et 70.000 (septembre 2016). « Il est globalement exact que le mouvement s’est effiloché, confirme Jean Faniel, le directeur du Centre de recherches et d’information socio-politiques (Crisp). Même s’il faut quand même souligner que le nombre de jours de grève est globalement en augmentation. »

Comment expliquer cette érosion ?

Comment expliquer cette érosion du mouvement contre la suédoise ? Plusieurs facteurs entrent en jeu. Il y a d’abord une lassitude des manifestants et grévistes, devant l’inflexibilité du gouvernement fédéral, qui a maintenu le cap au gré des mouvements, n’adaptant ses mesures que de manière très marginale. « Beaucoup ont eu l’impression que cela ne servait à rien », pointe Jean Faniel. D’autre part, les mouvements n’ont pas remporté un franc succès par leur force de conviction auprès d’une partie de la population. Il faut dire que plusieurs des grands mouvements ont été émaillés d’incidents, qui, s’ils sont restés marginaux, ont eu un impact sur l’opinion publique. On se souviendra de cette voiture incendiée lors de la première manifestation. De cette polémique autour d’un barrage routier à Liège, qui aurait empêché une ambulance d’acheminer son patient à l’hôpital en octobre 2015. Ou des méthodes expéditives de Raymonde Le Lepvrier, du Setca, qui avait fait une incursion musclée et très médiatisée dans un magasin parce qu’il avait ouvert un jour de grève. Les syndicats se sont ensuite montrés plus hésitants à partir en grève.

L’absence de résultat et l’impopularité montante des mouvements ont poussé les syndicats à remettre leur stratégie en cause. Côté CSC, on a privilégié un canal : l’influence sur le CD&V, le parti le plus proche au gouvernement, pour infléchir les décisions. A la FGTB, la situation s’est avérée plus chaotique, certaines centrales entendant partir en grève, d’autres pas du tout. Ces divergences de stratégie sont apparues au grand jour il y a un an et demi, avec l’annonce tonitruante de la CGSP en mai 2016 de faire grève « pour faire tomber le gouvernement. » Un objectif qui s’est avéré fantaisiste. Mais la CGSP n’a pas renoncé aux actions : elle repart donc en grève de mardi, ce qui rend peu lisible la stratégie d’opposition de la FGTB, dont les dirigeants doivent compter avec des courants pour le moins contradictoires et difficiles à fédérer.

Affaiblissement de l’opposition

L’érosion de l’opposition syndicale est allée de pair avec un affaiblissement de l’opposition, essentiellement francophone, au gouvernement Michel. Le PS avait frappé très fort peu après l’investiture – on se souvient des sorties musclées de Laurette Onkelinx, cheffe de groupe PS au Parlement – mais petit à petit, la force de frappe a faibli. Les affaires ont ensuite achevé d’affaiblir la principale force d’opposition.

Le combat serait-il perdu ? Robert Vertenueil, le secrétaire général de la FGTB dit tout le contraire. D’abord, il défend le mouvement de ce mardi. « L’ensemble de la FGTB s’y associe, même si toutes les centrales n’ont pas estimé qu’il fallait faire grève ». Il ajoute que, selon lui, le mouvement de la FGTB s’inscrit dans la ligne des précédents. « Il faut pouvoir durer. Et après les mobilisations réussies de 2014 et 2015, on doit s’inscrire dans la durée et notre plan d’action connaîtra des suites dans les prochaines semaines. Nous dirons ce qui ne nous convient pas et comment on peut faire autrement. »

Mais devant l’étiolement de la puissance du mouvement, la FGTB wallonne tente en parallèle une nouvelle stratégie : peser de tout son poids pour qu’une majorité nouvelle voie le jour. C’est tout le sens des contacts répétés que la FGTB wallonne entretient avec le PS, Ecolo ou encore le PTB. Un acte politique inédit pour un syndicat ? « Je ne le pense pas, dit Jean Faniel. Mais ce qui est nouveau ici, c’est que la FGTB s’ouvre à deux autres formations politiques et en particulier au PTB. Elle tente en fait d’obtenir par les urnes ce qu’elle n’a pu engranger par les grèves, manifestations et la concertation sociale. » Une nouvelle tentative de contrer ce gouvernement honni par les syndicats, mais plus en selle que jamais.

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