Combattre le sexisme ordinaire, une affaire d’hommes avant tout

Combattre le sexisme ordinaire, une affaire d’hommes avant tout

Le déferlement de témoignages de femmes racontant les commentaires franchement déplacés, voire les agressions sexuelles dont elles ont été victimes depuis la révélation de l’affaire Harvey Weinstein ébranlent l’opinion et sidèrent bon nombre d’hommes qui n’avaient pas conscience de l’ampleur du phénomène. S’ils ne sont évidemment pas tous des harceleurs en puissance – loin s’en faut – quel rôle ont-ils à jouer ?

Les femmes, quant à elles, se voient contraintes de développer certaines stratégies pour réagir. Si nous les avons également listées, précisons clairement, comme le rappelle Irène Zeilinger, directrice de l’ASBL Garance, que « les femmes ne devraient rien avoir à faire. Elles ne sont pas les responsables, ni les coupables. C’est le comportement des hommes qui pose problème, pas le leur.  »

Du côté des hommes

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Prendre conscience de sa position

Pour Irène Zeilinger, directrice de l’ASBL Garance, qui lutte contre le sexisme et les agressions sexuelles, c’est la première étape : « Les hommes doivent d’abord se rendre compte qu’aussi gentils qu’ils soient, aussi égalitaires qu’ils soient, ils appartiennent à un groupe dominant dans cette société. Et qu’en tant que dominants, ils jouissent d’une série de privilèges dont ils n’ont pas forcément conscience. » Irène Zeilinger compare ces privilèges inconscients à l’air que l’on respire : c’est quand on en manque qu’on réalise qu’on bénéficiait de cet air sans même le savoir. Se balader le soir dans certaines rues sans craindre d’être agressé sexuellement, être pris au sérieux automatiquement dans son travail, ne pas se faire couper la parole en réunion, etc. En mars dernier, deux employés américains avaient mené une expérience marquante. Un homme et une femme avaient interverti leurs messageries. L’employé avait alors constaté, sidéré, la différence de traitement de la part des clients lorsqu’il signait au nom de sa collègue…

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Écouter et relayer

Pour Patric Jean, auteur et réalisateur, notamment du documentaire La domination masculine, ouvertement engagé, la première chose pour les hommes est peut-être simplement… de se taire. « Je ne sais pas si nous avons beaucoup à dire. Le temps est peut-être venu justement de laisser les femmes s’exprimer et de les écouter. » Relayer la parole des femmes, la partager, la retwitter constitue déjà une réaction, estime l’auteur. Brigitte Grésy, secrétaire générale du conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes (CSEP) en France, auteure de plusieurs ouvrages sur ces questions, ajoute qu’il n’est pas question de culpabiliser les femmes : « Leur dire qu’elles n’avaient qu’à réagir, par exemple. Mais c’est super dur de réagir ! » De la même façon, reprocher aux femmes de ne pas avoir porté plainte revient à nouveau à reporter la faute sur les victimes et non sur les auteurs.

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Se questionner sur son idéal du masculin

Pour Irène Zeilinger, les hommes peuvent également s’interroger sur la masculinité : qu’est-ce qu’être un homme dans nos sociétés ? Car les assignations à des rôles et des attitudes genrés valent aussi pour les hommes. Virilité, pouvoir, ambition, conquête : autant d’injonctions masculines. « Ne fût-ce que dans les films d’action, on retrouve toujours le même modus operandi : un super-héros qui va sauver la pauvre femme qui ne peut pas s’en sortir toute seule », illustre Irène Zeilinger. « L’étape suivante peut être de s’interroger sur la façon dont cet idéal de masculinité s’exprime dans son propre comportement, poursuit la responsable de l’ASBL Garance. Est-ce que j’écoute quand d’autres parlent en réunion, ou est-ce que j’interromps facilement ? Comment est-ce que je réagis lorsqu’on me dit non ? Est-ce que je pense qu’une femme me doit quelque chose lorsque je l’ai invitée à manger ? »

Des questions qui amènent notamment sur le terrain de la sexualité. « C’est une réflexion qu’on n’a pas forcément envie de mener, reconnaît Patric Jean. Parce que personne n’a l’ambition d’être un salaud. La plupart des hommes n’ont jamais violé personne. Mais on peut se questionner : ai-je toujours adopté un comportement adéquat ? Il ne s’agit pas pour autant de s’automutiler ! C’est au contraire assez jouissif de reconnaître qu’on a pu se tromper, qu’on progresse vers un mieux. » PJ Lopez, animateur de la plateforme «Sex-positive Belgium», qui mène divers groupes de parole sur la notion de consentement, ne dit pas autre chose : « Jusqu’ici, ce sont surtout les femmes qui se battent pour se défaire des stéréotypes qu’on leur assigne. Les hommes considèrent, eux, que c’est à elles de se libérer. Mais nous aussi devons nous libérer des rôles masculins ! »

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Prendre ses responsabilités

Si la plupart des hommes ne sont évidemment pas auteurs de violences, certains peuvent l’être. « Ils ont alors à prendre leurs responsabilités, insiste Irène Zeilinger. Reconnaître leur responsabilité, sans reporter la faute sur la femme. » En 2016, une enquête édifiante avait révélé que 27 % des Français(es !) estimaient que la responsabilité d’un violeur était atténuée si la victime portait une tenue sexy. 19 % considèrent même qu’une femme qui dit « non » à une proposition sexuelle veut en fait dire « oui ».

Les auteurs d’agression ou de harcèlement qui prennent conscience de leurs actes (dont ceux qui ne passent pas par la justice donc) peuvent proposer une réparation, en tenant compte du souhait de la victime, ajoute Irène Zeilinger. « Si cette dernière dit ne plus vouloir revoir la personne, il n’est pas la peine de venir s’excuser chaque jour.  »

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Intervenir auprès de ses pairs

Tous nos interlocuteurs se rejoignent sur ce point : lorsqu’ils sont témoins de remarques sexistes, de harcèlement ou d’une agression sexuelle, les hommes ont le devoir d’intervenir. Cela vaut évidemment aussi pour les femmes témoins, mais l’impact sera plus important si des hommes, eux aussi, recadrent leurs pairs masculins : « Face à des remarques sexistes, par exemple, les femmes sont souvent mises devant un dilemme. Si elles rigolent, elles cautionnent et si elles ne rient pas, elles s’excluent du groupe. Un homme, lui, ne se verra pas exclu s’il exprime qu’il ne trouve pas ça drôle. Réagir, pour eux, est sans conséquence alors que les conséquences sont énormes pour les femmes. » Pour rappel, le documentaire de France 2 Harcèlement sexuel au travail : l’affaire de tous révélait que 95 % des femmes qui dénoncent le harcèlement sexuel perdent leur emploi. « Les hommes peuvent s’engager partout, au travail, mais aussi en rue, ou dans les transports en commun où la lâcheté masculine est hallucinante ! Bref, ils peuvent être des vigiles anti-sexisme, pour ringardiser, inférioriser, délégitimer le sexiste, l’agresseur. » Ensuite, les hommes qui occupent des postes importants peuvent également user de leur position pour exprimer des discours forts. Les entreprises ont la possibilité, en interne, d’attirer l’attention des salariés, de mener des politiques « tolérance zéro », de prévoir (et d’appliquer) des sanctions graves en cas de harcèlement ou d’agression. Enfin, côté engagement, il existe des groupes d’hommes militants pour l’égalité de genre, mais surtout dans les pays anglo-saxons (Canada, Royaume-Uni), observe Irène Zeilinger.

Du côté des femmes

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Lutter contre le sexisme ordinaire

Pour Brigitte Gresy, secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes (en France) et auteure de nombreux ouvrages dont Petite traité contre le sexisme ordinaire et Le sexisme au travail, fin de la loi du silence ?, le sexisme recouvre à la fois le harcèlement, les discriminations, les agressions, le viol, mais aussi ce que l’on appelle le sexisme ordinaire. Cette dernière catégorie a désormais une définition légale en France : cela comprend donc les blagues sexistes, les incivilités (le fait de ne pas donner la parole aux femmes en réunion, etc.), la séduction unilatérale et non voulue (remarques sur le physique, etc.), les interpellations familières (« Ma petite », « ma jolie », etc.), la « police des codes sociaux de sexe » (« agis comme un homme/comporte toi comme une femme ») et le sexisme bienveillant. « Autant d’éléments qui peuvent apparaître comme anodins, explique Brigitte Gresy, mais qui créent une culture de l’infériorisation des femmes et une légitimation de leur porter atteinte. Le sexisme ordinaire n’est pas une violence en tant que telle mais peut porter atteinte à la dignité ou créer un environnement hostile. Cela constitue le terreau des violences sexistes et sexuelles. »

Pour cette experte, il est donc primordial de réagir aussi au sexisme ordinaire, même si de nombreuses femmes elles-mêmes y rechignent. « Il s’agit d’abord de tenter de nommer les choses. Beaucoup de femmes ne savent pas comment réagir et vont dénier ce sexisme. C’était pour rire, ce n’est pas si grave… Parce que le coût de la dénonciation est beaucoup plus lourd que le coût de l’acceptation. En gros, si je ferme ma gueule, je prends moins de risques que si je dénonce. Car on est directement cataloguée comme la frustrée, la caractérielle. » Sans parler des conséquences sur une carrière professionnelle par exemple.

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Rendre les faits publics

« La plupart des harceleurs ne veulent pas avoir de public », explique Irène Zeilinger, la directrice de Garance. Rendre public le comportement problématique permet ainsi souvent de mettre un terme aux faits. Dire haut et fort au sein d’une réunion que la main qui se promène sur notre cuisse n’est pas la bienvenue. Idem dans les transports, par exemple. Autant de réactions qui impliquent cependant d’être entourée et qui ne fonctionnent pas si on se trouve seul(e) avec la personne. Mais il est aussi possible d’en référer à sa hiérarchie, de porter plainte… « C’est à la femme de choisir la stratégie qui lui convient », rappelle Irène Zeilinger.

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Chercher des alliés

En cas de harcèlement sur le lieu de travail, par exemple, Irène Zeilinger conseille de se trouver des allié(e)s. « Au travail, une chappe de plomb entoure souvent le harcèlement. Or, dès qu’une personne en parle, cela donne souvent du courage aux autres pour parler – on l’a vu avec l’affaire Weinstein. Davantage de possibilités d’action s’ouvrent quand on s’y met à plusieurs : monter un dossier collectif, faire pression pour qu’une personne soit mutée ailleurs, etc. » Dans les transports ou dans l’espace public, on peut également se trouver des alliés, à condition de désigner quelqu’un directement et de lui dire ce qu’il peut faire pour aider. « Ce qui nous empêche parfois d’intervenir, c’est non seulement la peur pour notre propre sécurité, mais surtout, le fait qu’on ne sait pas quoi faire. On est alors très mal à l’aise. Si une personne délègue, dit clairement ce dont elle a besoin, c’est même un soulagement pour les témoins qui peuvent alors intervenir. »

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Choisir la confrontation

Il s’agit alors d’expliciter les choses et de marquer son désaccord. Dans les stages de défense verbale que donne l’ASBL Garance aux femmes et aux petites filles, on parle par exemple des « trois phrases » : décrire ce qui ne va pas, marquer son désaccord, exprimer ce qu’on veut. Traduction : « Vous venez de me toucher les fesses, je ne suis pas d’accord et je vous demande d’arrêter ça tout de suite. » Dans la sphère professionnelle, Irène Zeilinger conseille de notifier cela au harceleur par communiqué et par mail, ce qui par ailleurs laisse des traces et peut ensuite servir pour un possible dossier. Pour Brigitte Gresy, au boulot, il est préférable de choisir la voie de la confrontation pour ce qui relève du sexisme ordinaire ou du harcèlement et si possible, de différer cette confrontation. « Entrer dans l’affrontement, avec des cris, des pleurs ou fuir peut avoir des retours de flamme importants. Il est dès lors préférable de prendre de la hauteur, de ne pas réagir à chaud puis d’aller exprimer son ressenti à son collègue, posément, en parlant en “je”. » « La confrontation peut fonctionner même en tête à tête avec le harceleur, assure Irène Zeilinger, même si aucune stratégie ne garantit des résultats à 100 %. Certains hommes sont tellement sûrs d’eux-mêmes, estiment tellement être dans leur bon droit qu’ils n’ont pas conscience qu’ils dépassent les limites. Oser dire non peut surprendre et mener à l’arrêt immédiat des comportements déplacés. »

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Fuir ou se défendre physiquement

Dans les cas d’agression sexuelle, la fuite est évidemment une option, tout comme la défense physique. Dans les cas de harcèlement au travail, cependant, Irène Zeilinger précise que la fuite est la stratégie qui fonctionne le moins bien : « Face aux recherches qui quantifient la prévalence du harcèlement, nous avons en réalité très peu d’études sur les techniques qui fonctionnent pour y mettre fin. Une enquête allemande qui date déjà un peu expliquait néanmoins que la fuite n’est pas la meilleure solution au travail, voire que le harcèlement se renforce. Elle peut en effet donner une image de faiblesse, de non-résistance au harceleur qui peut l’encourager à poursuivre.  » Enfin, la responsable de Garance, qui organise également des cours d’autodéfense pour les petites filles, les ados et les femmes, rappelle qu’en cas d’atteinte à l’intégrité physique, toute personne est en droit de se défendre physiquement. De plus en plus de femmes et de fillettes s’adonnent désormais aux arts martiaux. S’il n’est pas question de faire du Krav Maga ou du judo la solution au harcèlement, la maîtrise de ces sports renforce les filles et les femmes. Ce qui a le mérite de les faire sortir d’une logique de peur.

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