Qui a tué John Fitzgerald Kennedy?

Dans cet article

Ce dossier est paru en 2013, à l’occasion du 40e anniversaire de l’assassinat de JFK.

Qui a tué le 35e président des États-Unis, en tournée préélectorale à Dallas en compagnie de son épouse, ce 22 novembre 1963 ? Ou faut-il désormais se demander avec Vincent Quivy, auteur d’un excellent ouvrage éponyme publié au Seuil : « Qui n’a pas tué John Kennedy ? »… C’est que, 50 ans plus tard, et bien qu’il soit déjà recouvert d’un Himalaya de papier, le dossier continue à inspirer les « enquêteurs » de tous les poils.

En septembre 1964, la Commission Warren, chargée de l’enquête officielle, donna la « vérité judiciaire » sur cette affaire, en désignant un seul coupable : un ex-marine de 24 ans, Lee Harvey Oswald, abattu deux jours plus tard par un certain Jack Ruby, patron de bar lié au milieu, lui-même mort d’un cancer en prison en 1967. Ces deux personnages, passablement dérangés, auraient agi seuls et sans complices. Dont acte.

Mais dès sa publication, le rapport Warren sera durement critiqué. Au centre des polémiques : l’impact exact des projectiles et le nombre de tireurs. L’autopsie bâclée de Kennedy alimentera les rumeurs. À tel point qu’en 1976, le Congrès américain décida de reprendre l’enquête à zéro.

Les députés réexaminèrent les pièces, auditionnèrent à nouveau certains témoins, firent défiler des dizaines d’experts. Ils validèrent l’essentiel des conclusions techniques de la Commission Warren sur les circonstances de l’assassinat, mais conclurent qu’il y eut bien une conspiration, au cours de laquelle quatre coups de feu ont été tirés – un de plus que dans le rapport Warren. Un deuxième homme aurait fait feu, sans succès, d’un autre endroit que le dépôt de livres où était embusqué Oswald.

Les conclusions des experts acoustiques de cette commission eurent beau être fermement contestées par l’Académie américaine des Sciences, la machine éditoriale était (officiellement) relancée.

Le nombre de tireurs et celui des coups de feu sont certes un élément important pour déterminer s’il y eut complot. Mais l’identité de(s) commanditaire(s) éventuel(s) de cet hypothétique complot est autrement plus fondamentale encore. Et là, les thèses pullulent. Nous en explorons six, parmi les plus citées, avec, à chaque fois, un conseil de lecture adapté.

C’est un complot d’Etat

«  À qui profite le crime  ? » C’est la question imparable dans tout polar. Dans l’affaire qui nous occupe, une réponse facile est : le vice-président, Lyndon Baines Johnson, un Texan mal dégrossi pour lequel John et surtout Robert Kennedy n’avaient que mépris. Mais la haine était réciproque. Clare Booth Luce, épouse du fondateur de Time et ambassadrice des USA en Italie et au Brésil dans les années 50, se souvient ainsi d’avoir demandé à Johnson lors du bal inaugural de Kennedy, en 1960, pourquoi il avait accepté la vice-présidence. « J’ai vérifié : un président sur quatre est mort en fonction », lui répondit-il. Avant de mourir, en 2002, Madeleine Duncan Brown, la maîtresse attitrée de Johnson, fut plus claire encore, confessant que la veille de l’assassinat, son amant lui aurait dit qu’il « serait demain débarrassé de ce fils de pute ». À l’automne 63, le vice-président était par ailleurs sous le coup d’une enquête parlementaire pour corruption – dont certains affirment qu’elle était téléguidée par Robert Kennedy en personne – qui s’arrêta net le jour où LBJ prêta le serment présidentiel.

Certains tenants de la thèse du « crime d’Etat » voient plutôt dans l’assassinat de JFK la main d’agents de la CIA, désireux de venger la débâcle de la baie des Cochons et le renvoi par Kennedy d’Allen Dulles, le patron de l’agence – Dulles qui, ironie de l’histoire, sera fait membre de la Commission Warren par Johnson…

C’est la… mafia

Il a été établi qu’en 1960, Joseph Kennedy sollicita Sam Giancana, chef de la mafia de Chicago, afin de mobiliser les syndicats pour faciliter la nomination de son fils John Fitzgerald lors du congrès démocrate qui préparait les élections présidentielles. JFK lui-même aurait été en contact avec le caïd par l’entremise d’une maîtresse commune et de Frank Sinatra.

Une fois arrivé à la Maison Blanche, Kennedy aurait oublié de « renvoyer l’ascenseur ». Pire : le frère du président, l’attorney général (ministre de la Justice) Robert Kennedy, se lança dans une croisade contre le crime organisé. Avec deux cibles privilégiées : Jimmy Hoffa, le patron du syndicat des camionneurs, et Carlos Marcello, boss de la mafia de New Orleans – que Robert Kennedy fit brièvement déporter au Guatemala, sans autre forme de procès. Marcello ne cacha jamais sa haine envers les deux frères. En septembre 1962, il aurait expliqué à un détective privé, Edward Becker, qu’un chien continue à mordre si on lui coupe la queue tandis qu’il cesse d’être un danger si on lui coupe la tête… Allusion au fait que l’homme à abattre était moins RFK, son persécuteur, que JFK lui-même.

C’est... l’extrême-droite

Le matin de l’attentat, le Dallas Morning News fit paraître un encart bordé de noir, comme un faire-part, occupant toute la page 14, où l’on pouvait lire: «Bienvenue M.Kennedy»…

La haine de l’extrême droite sudiste à l’égard de Kennedy était sans limite. Elle lui reprochait, entre autres choses, son mode de vie et son entourage par trop «libéraux», sa volonté d’accorder des droits civiques aux «nègres», sa mansuétude supposée envers l’URSS et Cuba, voire son appartenance à l’Église catholique romaine (un «papiste» dans la rhétorique du Ku Klux Klan).

Cette extrême droite avait pignon sur rue à Dallas et était soutenue par plusieurs barons du pétrole. Dans les jours précédents l’arrivé de Kennedy, un prospectus tiré à 5.000 exemplaires, accusant le président de trahison, fut distribué dans les rues de la ville. Après le drame, la commission d’enquête officielle remonta la piste de ces tracts jusqu’à un certain Robert Surrey… un des assistants de Earl Warren, le président de ladite commission. Surrey avait supervisé la distribution des documents, en cheville avec «l’organisation Walker», du nom d’un ex-général, leader de l’extrême droite locale. Le groupe de Walker a toutefois été officiellement disculpé par la Commission Warren en ce qui concerne l’assassinat.

C’est...les castristes

Fidel Castro était, pour John Kennedy, une véritable obsession. Après l’échec de l’invasion de la baie des Cochons, le président américain donna son feu vert à «l’opération Mongoose» – nébuleuse associant des barbouzes de la CIA, des exilés cubains et la mafia de Miami, «spoliée» après la révolution cubaine de 59 – dont le but était l’élimination physique du «Líder Máximo». On ne compte plus les tentatives d’assassinats manquées. D’aucuns affirment dès lors que Castro serait arrivé à la conclusion que sa survie passait par l’élimination du commanditaire de ces tentatives: John Fitzgerald Kennedy… Si Castro a toujours nié toute implication, un agent cubain de la Direction générale de l’intelligence (les services secrets cubains), Vladimir Rodriguez Ladera, affirma, après sa défection en 1964, qu’il était – à tout le moins – au courant du projet de Lee Harvey Oswald. Version confirmée dans un ouvrage publié l’an dernier par Brian Latell, officier de la CIA à la retraite et grand spécialiste de Cuba.

C’est...les anti-castristes

Sylvia Odio, une jeune exilée cubaine née en 1937 et qui vivait à Dallas en 1963, affirme avoir reçu à son domicile, en septembre, la visite de trois individus: deux Cubains et un Américain. Les deux premiers se présentèrent comme des membres d’un groupe anti-castriste connu de Odio et présentèrent le troisième homme, «Leon Oswald», comme un ancien marine tireur d’élite. Cette visite a été corroborée par la sœur de Sylvia. Lorsque les deux jeunes femmes verront Oswald à la télévision le 22 novembre, elles le reconnaîtront comme étant «l’Américain» du trio. Sylvia Odio témoignera devant la Commission Warren en juillet 1964.

D’autres «preuves» (ou supposées telles par certains) de l’implication de milieux anti-castristes dans l’assassinat de JFK circulent. La seule chose avérée, c’est que nombre d’exilés cubains vouaient une haine féroce à Kennedy après la débâcle de la tentative de putsch à Cuba, le 17 avril 1961. Ils lui reprochaient ainsi d’avoir annulé en dernière minute une grande partie des opérations aériennes prévues en appui aux troupes débarquées à la baie des Cochons, signant de la sorte la perte des insurgés.

«Kennedy est devenu une légende, il aurait préféré être un homme»

Par Stéphane Bussard

«Kennedy est devenu une légende, il aurait préféré être un homme»

Quel héritage a laissé John F. Kennedy?

Il a montré un nouveau style de présidence. Il a ému les gens comme peu de présidents l’ont fait avant lui. Mais il avait bien sûr ses défauts. Ses adultères flagrants étaient irresponsables et stupides. JFK ne devrait être ni sanctifié ni condamné. Comme son épouse Jackie le commenta après sa mort, le président Kennedy est devenu une légende alors qu’il aurait préféré être un homme.

Kennedy a-t-il transformé la présidence des Etats-Unis?

Sa présidence fut beaucoup trop courte pour qu’elle lui permette de réaliser de grandes choses, même s’il a des succès à son actif (le traité sur l’interdiction des essais nucléaires par exemple). Pourtant, son assassinat facilita, si j’ose dire, la tâche de son successeur Lyndon Johnson pour faire passer des lois révolutionnaires comme les Civil Rights and Voting Acts, les lois sur les droits civiques et le droit de vote, la lutte contre la pauvreté et Medicare (assurance-maladie pour les personnes âgées). Kennedy mérite donc une part du crédit pour les percées de la Great Society. Mon livre montre d’ailleurs que les neuf successeurs de JFK ont utilisé ses mots et ses actions pour promouvoir leur propre agenda. Ce n’est pas surprenant que Lyndon Johnson, Bill Clinton et Barack Obama s’y soient référés. Ce fut plus surprenant de la part de Ronald Reagan. Pendant longtemps, je n’avais pas réalisé à quel point ce dernier a utilisé la rhétorique et le mode d’action de Kennedy pour doper sa politique économique et étrangère. Reagan avait besoin du soutien des classes laborieuses et des démocrates (du sud) de la Chambre des représentants.

Kennedy a-t-il été visionnaire?

Dans l’histoire, rien de ce que JFK a réussi n’importera plus que son pari osé sur la Nasa et sur l’expédition vers la Lune, qui a élargi de façon permanente l’horizon de l’Homme. Les explorations spatiales à venir auront toujours comme point de référence l’audacieuse déclaration d’intention de JFK prononcée en 1961. Les Peace Corps (corps de volontaires qu’il a fondés) ont inspiré une génération d’Américains enthousiastes à l’idée d’améliorer le monde.

De nombreux parallèles ont été tirés entre Kennedy et Obama, dans leur manière d’utiliser les nouveaux médias, dans leur aptitude limitée à traiter avec le Congrès, dans leur capacité de négocier. Ces comparaisons sont-elles justifiées?

Oui, elles le sont. Permettez-moi d’ajouter d’autres points communs. Le parcours de l’un et de l’autre pour accéder à la Maison-Blanche est similaire à bien des égards. Ils ont tous deux convoité et obtenu un siège au Sénat à un jeune âge (35 ans pour JFK, 43 pour Obama) sans vouloir y faire de vieux os. Ils y voyaient un tremplin vers la présidence. Ils ont chacun attiré une meute de journalistes, des élites et des experts politiques dans leur sillage, impressionnés par leur intellect et leur rhétorique. La publication de best-sellers ( Why England Slept et Profiles in Courage pour Kennedy, Les rêves de mon père ainsi que L’Audace d’espérer pour Obama) souligne leur capacité de s’adresser au public. Ils ont enfin tous deux fait sensation à une convention démocrate nationale avant leur investiture. Mais l’un des éléments qui semble manquer à Obama est la capacité de faire de l’humour à l’improviste, une chose que JFK utilisait beaucoup lors de conférences de presse ou d’interviews avec les médias.

Kennedy a-t-il ouvert une nouvelle ère dans la manière d’utiliser les médias?

Absolument. Aucun président avant ou après lui n’a su utiliser les médias avec autant d’habileté que lui. Au début, les livres de Kennedy ont projeté une image d’intellectuel ayant de la substance qui contrebalançait sa réputation de play-boy. Puis l’avènement de la télévision a permis un mariage politique parfait entre le candidat et le média. Le visage de JFK, son énergie, sa rhétorique enflammée et l’image d’une famille carte postale étaient totalement adaptés au petit écran. Aucune star d’Hollywood n’a réussi un tel prodige sur le grand écran.

Fut-il le dernier président à faire croire que pour l’Amérique, rien n’est impossible?

Le président Kennedy est associé à une époque où l’Amérique était très influente à l’étranger et très prospère au plan intérieur. Ses beaux discours et sa rhétorique ont encore un impact au XXIe siècle. Sa présidence a été utilisée comme un modèle par d’autres présidents. Son assassinat brutal joue toutefois un rôle par rapport à la manière dont on se souvient de lui. JFK a été le plus jeune président jamais élu et celui qui est mort le plus jeune, à l’âge de 46 ans.

L’administration Obama est perçue comme étant celle d’intellectuels de Chicago. Kennedy a aussi fait venir nombre d’intellectuels dans son gouvernement.

En trois ans, les Kennedy ont réussi à transformer le village somnolent de Washington en un centre culturel et intellectuel vibrionnant. JFK a recruté les meilleurs et les plus brillants dans son gouvernement tandis que Jackie Kennedy s’évertuait à présenter aux Américains la Maison-Blanche comme quelque chose dont ils pouvaient être fiers.

Kennedy serait-il un bon président aujourd’hui?

J’ai des doutes. Washington est beaucoup plus partisane aujourd’hui qu’il y a 50 ans. Et même à l’époque, Kennedy a eu du mal à faire passer ses projets. Aucun observateur politique de l’époque ou historien actuel n’affirmerait que JFK aurait pu faire passer une loi sur les droits civiques aussi musclée que celle obtenue par Lyndon Johnson auprès du Congrès. S’il avait été réélu pour un second mandat, la donne aurait été différente. Durant sa campagne électorale de 1960, Kennedy avait promis de créer une assurance-maladie pour les plus âgés, mais le Congrès refusa un tel plan. Démocrates et républicains avaient peur que la classe moyenne, électorat très important et très actif, interprète les grands programmes gouvernementaux tels que l’assurance-maladie nationale comme une redistribution de revenu, une nouvelle subvention sociale.

Quel est votre regard sur l’assassinat?

Les Américains essaient encore de comprendre ce qu’on appelle 11/22/63. Et ceci surtout parce que deux commissions séparées ont bâclé ce qui devait être l’enquête la plus importante du XXe siècle. Les lacunes des deux commissions ainsi que le refus du gouvernement américain de publier les dossiers liés à l’assassinat 50ans après la mort de Kennedy ont nourri le scepticisme des Américains. Comme je le montre dans un sondage publié dans le livre, 75% d’entre eux pensent que JFK a été victime d’un complot.

Dallas 22 novembre 1963. Mort d’un Président. Naissance d’une légende

Par Professeur Amine Ait-Chaalal, Directeur, Centre d’études des crises et conflits internationaux (CECRI), UCL

Dallas 22 novembre 1963. Mort d’un Président. Naissance d’une légende

Il fait beau sur Dallas ce vendredi 22 novembre 1963. Il a plu tôt le matin mais maintenant le soleil brille. Le contexte politique est complexe au Texas au sein des démocrates. Le Vice-Président Lyndon Johnson est ancien sénateur du Texas, ce qui ne facilite pas la gestion de l’affaire. Alors le Président Kennedy s’est décidé à faire ce voyage, pour aplanir les différends et essayer de faire que le Texas, qui représente un poids électoral significatif, puisse lui revenir lors des élections de novembre 1964. Le climat est électrique au Texas où certains milieux ultra-conservateurs sont très hostiles vis-à-vis de ce jeune Président de la côte Est si éloigné de leurs intérêts. Certaines des politiques édictées par le Président depuis son arrivée à la Maison-Blanche en 1961 ne leur plaisent pas, comme d’autres qui sont prévues. Ils ne se privent pas de le faire savoir. Le jour de son arrivée à Dallas des tracts circulent dans la ville accusant JFK de trahison.

C’est plus qu’un Président qui atterrit à Dallas. C’est déjà un mythe. Presque une légende. Un kaléidoscope d’images, de sons, d’impressions, de situations. Un soldat au comportement héroïque durant la Seconde guerre mondiale, issu d’une des plus grandes familles de Boston. Le clan Kennedy avec le père Joe, opulent homme d’affaire(s), qui a exercé plusieurs fonctions officielles, sous Roosevelt, dont celle d’Ambassadeur à Londres. Les deux frères : Robert dit Bobby, Ministre de la Justice, et Edward dit Ted, Sénateur. Surtout un couple enthousiasmant : intelligence, jeunesse, beauté. A leur arrivée à la Maison-Blanche, Jackie a 33 ans et John, Jack pour les siens, 43, ce qui en fait le plus jeune Président élu des Etats-Unis. Une épouse sublime, Jacqueline Bouvier. Jackie pour les intimes. Et pour à peu près le reste de la planète. Jackie mystérieuse et diaphane. Jackie à la diction appliquée et au regard troublant. Jackie qui transfigure la Maison-Blanche d’un endroit poussiéreux en un palais des arts, des sciences, de la culture et du raffinement qui en fait l’endroit le plus couru des Etats-Unis. Et les deux jeunes enfants : Caroline et John Jr., qui devient vite pour tous John John. Une famille princière dans une République. Un couple de contes de fées.

Il y a le Kennedy homme d’Etat. Le Kennedy dont le discours d’investiture du 20 janvier 1961 reste la référence insurpassable en la matière avec ses formules spectaculaires qui résonnent jusqu’à aujourd’hui. Le Kennedy de la Nouvelle Frontière, du Peace Corps, de l’intérêt pour le Tiers-Monde et les mouvements de décolonisation. Le Kennedy de la lutte des droits civiques qui reçoit Martin Luther King à la Maison Blanche après la marche pour l’égalité du 28 août 1963. Le Kennedy qui se décide à lutter contre les formes de discrimination raciale encore très présentes dans bien des endroits des Etats-Unis.

Le Kennedy, homme politique, de la complexe élection de 1960 gagnée de justesse. Le Kennedy politicien, avec les compromis et les compromissions de la vie politique. Le Kennedy du début de l’implication militaire substantielle au Vietnam. Le Kennedy de l’échec de l’invasion de Cuba à la « Baie des cochons » d’avril 1961. Le Président de la crise des missiles soviétiques de Cuba d’octobre 1962 où la planète, pendant 13 jours, a été au bord du précipice nucléaire, et où, avec l’aide notamment de son frère Bobby, il a réussi, avec sagesse et détermination, à éloigner ce monstrueux spectre mortifère. Le Kennedy en visite triomphale à Berlin le 26 juin 1963 et sa proclamation percutante « Ich bin ein Berliner » devant une foule transportée d’enthousiasme. Celui qui obtient le 7 octobre 1963 avec l’URSS et le Royaume-Uni la signature d’un traité de limitation des essais nucléaires. Le Président qui décide qu’un Américain mettra le pied sur la Lune avant la fin de la décennie.

Un Président qui incarne la jeunesse, le rêve, la vigueur, l’espoir de nouveaux horizons sur terre et dans l’espace. Une épouse qui lance un style imité à travers la planète. Des enfants joyeux qui insufflent un vent de fraîcheur à la Présidence.

Le mythe est aussi lié au style Kennedy : juvénile, flamboyant, trépidant, bouillonnant, étourdissant. Entouré d’une équipe de conseillers brillants, bardés de diplômes et de certitudes : on les disait « les meilleurs et les plus intelligents ».

Son mariage avec Jacqueline Bouvier le 13 septembre 1953 était déjà conçu comme un événement hollywoodien, répercuté à travers les Etats-Unis et le monde. Dans la veine hollywoodienne, brille aussi l’incroyable « Happy Birthday, Mister President » de Marilyn Monroe le 19 mai 1962 pour l’anniversaire de JFK au Madison Square Garden de New York. Marilyn resplendissante et étourdissante dans une robe époustouflante. Mais était-ce une robe ? Marilyn qui part, on ne sait pas comment ni pourquoi, un triste 5 août 1962.

Il fait beau à Dallas. La foule enthousiaste est au rendez-vous à l’aéroport Love Field lorsque l’avion présidentiel Air Force One atterrit en fin de matinée. Jackie porte un superbe tailleur rose et une petite toque assortie. Elle reçoit un bouquet de roses rouge sang. Elle est radieuse. Il est rayonnant. Si finalement toutes ces inquiétudes au sujet des extrémistes étaient infondées ? Le cortège traverse une partie de la ville pour aller au Dallas Trade Mart où le Président doit prononcer un discours. Le public est massé tout au long du parcours, agitant des banderoles et des mains bienveillantes. Le couple présidentiel est à l’arrière de la Lincoln officielle. Assis devant eux le gouverneur Connally et son épouse Nelly. Les mesures de sécurité n’ont rien d’exceptionnel. Au vu du beau temps le Président a même demandé que l’on ne mette pas le toit en plexiglas. Il veut être en contact avec la population.

Le cortège s’approche d’un endroit un peu tortueux, Dealey Plaza. Il aurait été bien plus aisé, et surtout plus logique, de prendre tout droit Main Street. Mais enfin à part le fait que le cortège doive ralentir, il n’y a pas de soucis à se faire… La limousine présidentielle freine, quitte Houston Street et prend lentement Elm Street dépassant le Texas School Book Depository. Il fait beau. L’horaire est respecté. La foule est joyeuse.

Il est midi et demi. Des coups de feu éclatent. Le président est touché. Le gouverneur aussi. D’abord personne ne comprend. Très vite Jackie a compris. Son mari s’effondre. La voiture accélère enfin et se rue au Parkland Hospital. C’est l’affolement général. La terrifiante nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans Dallas, aux Etats-Unis, à travers le monde. La roue de l’Histoire des Etats-Unis et du monde vient de brutalement quitter son sillon…

Au Parkland Hospital, les médecins essaient désespérément de sauver le Président. Rien n’y fait. Les lésions sont massives et irréversibles. Le décès est constaté vers 13h. John F. Kennedy, 35ème Président des Etats-Unis, est mort.

Cependant la politique cynique n’attend pas. En contravention avec les lois du Texas et avant l’autopsie légale, le corps de JFK est évacué manu militari par le Secret Service vers l’avion présidentiel. Dans l’avion, sur le tarmac, Lyndon Johnson s’empresse de prêter serment comme nouveau Président. Jackie, abasourdie et anéantie, est présente, dans son tailleur maculé du sang de l’homme qu’elle aimait et qu’elle a vu mourir. Image atroce du face à face tragique de la froideur politicienne et du drame insondable. L’avion arrive quelques heures plus tard à Washington.

A Dallas la police arrête avec célérité et dans des conditions rocambolesques un suspect, un certain Lee Harvey Oswald. Il nie. Son parcours est bizarre, surtout en pleine guerre froide : soldat, ensuite un passage par l’URSS où il se marie avec une Soviétique et où il renonce à la nationalité américaine, puis, mal du pays, et retour au bercail. Il travaillait depuis peu au Texas School Book Depository. Ses affiliations politiques sont nébuleuses.

Les interrogatoires d’Oswald se déroulent dans une confusion généralisée. L’hôtel de police de Dallas est très désordonné et (trop ?) facile d’accès. Stupéfiante atmosphère d’agitation et de pagaille. La décision de transférer Oswald vers une prison est prise le dimanche 24 novembre. Mais, soudain, dans le garage de la police, devant les caméras du monde entier, stupeur : Lee Harvey Oswald se fait abattre par le patron d’une boîte de nuit miteuse, Jack Ruby. Exit le suspect. Plus de suspect, plus de procédure, plus de procès…

La journée du lundi 25 novembre est étourdissante de douleur. Jackie toute de noire vêtue, broyée de souffrance derrière sa voilette sombre, tenant par la main ses enfants. Jackie et Caroline s’agenouillent et agrippent le drapeau américain recouvrant le cercueil de leur époux et père. John John, du haut de ses trois ans qu’il vient d’avoir ce jour-là, salue vaillamment le catafalque de son père. La foule est immense, tétanisée, sidérée, horrifiée tout le long du parcours du centre-ville de Washington jusqu’au cimetière militaire d’Arlington. Suivant Jackie et la famille Kennedy se trouvent les nombreuses personnalités venues du monde entier : le Roi Baudouin 1er, l’Empereur Selassié, le Général de Gaulle, tant d’autres. Des obsèques partagées par le monde entier. Des registres de condoléances sont ouverts aux quatre coins de la planète. Des anonymes pleurent à travers les continents.

Les questions commencent à pleuvoir. Qui, pourquoi, comment, pour qui, pour quoi ? Ces questions hantent la mémoire collective américaine depuis cinquante ans. A ce jour, il est impossible d’y répondre de manière irréfutable. Aucune réponse crédible ne vient. Aucune ne viendra. L’attente se poursuit cinquante ans après… Il y a bien le rapport de la commission Warren, du nom du président de la Cour Suprême qui est chargé par le nouveau Président Johnson de fournir une version officielle. Il dépose un rapport en septembre 1964, avant le scrutin présidentiel de novembre. Mais les partisans du rapport ont fondu comme neige au soleil, même aux Etats-Unis, depuis 1964. A cet égard, deux jours après les obsèques du Président Kennedy, lors d’un entretien confidentiel avec son ministre Alain Peyrefitte (dont celui-ci publie le contenu en 1997), le Général de Gaulle, en homme d’Etat et en responsable politique qui connaît bien les violences et les turpitudes liées aux luttes de pouvoir, livre son analyse, tranchée et sans concessions, sur les circonstances de l’assassinat, les responsabilités et les complicités éventuelles ainsi que sur l’improbabilité de connaître un jour la vérité.

Le Président Kennedy est mort. La légende Kennedy est née. La flamme éternelle allumée le 25 novembre 1963 à Arlington brûle depuis cinquante ans…

Que reste-t-il de JFK?

Que reste-t-il de JFK?

Alors que se profilait le 50 e anniversaire de l’assassinat de John F. Kennedy, l’intense couverture médiatique de l’événement aux États-Unis n’a laissé planer aucun doute. Le plus jeune président que l’Amérique a jamais eu – 46 ans le jour de son assassinat – fut un grand homme d’État. Pourtant, au fil des ans et des révélations sur les turpitudes de l’homme – et de son « clan » –, les flamboyantes images en technicolor ont un peu perdu de leur superbe.

Longtemps présenté dans l’historiographie américaine comme un héros tragique qui transforma son pays, « Jack » Kennedy a fait l’objet, à partir des années 1980, de vives critiques sur son réel bilan. Rarement la perception de l’action de la Maison-Blanche n’aura suscité des commentaires aussi contrastés. Si tout le monde s’accorde à parler de fiasco au sujet de l’intervention de la Baie des Cochons en 1961, sa gestion de la crise des missiles de Cuba en octobre 1962 est considérée par les uns comme un exemple éloquent de la capacité de John F. Kennedy de gérer et désamorcer l’une des plus graves crises internationales dont les conséquences sur l’humanité auraient pu être dévastatrices. Pour ce faire, il résiste à un Pentagone prêt à en découdre avec l’Union soviétique et à dialoguer avec son ennemi Nikita Khrouchtchev pour éviter une apocalypse nucléaire.

Les détracteurs de Kennedy estiment qu’il a remporté une victoire à la Pyrrhus, permettant à l’Union soviétique de se lancer dans une course aux armements sans précédent en temps de paix. Même la question de la guerre du Vietnam fait l’objet d’interprétations plus critiques avec le temps. Face au gouvernement corrompu de Ngo Dinh Diem, à la tête de la république du Sud-Vietnam, John F. Kennedy a longtemps hésité. S’il aurait aimé retirer les troupes américaines du pays, les offensives des Vietcongs l’incitent à renforcer les effectifs des soldats américains sur place. Avec le recul, certains historiens le qualifient de « Cold Warrior », un politique moins pacifique que pragmatique, ancré dans la logique de la Guerre froide.

Le président démocrate était plutôt conservateur, favorable à des coupes budgétaires et à une réduction des déficits, relève le biographe Larry Sabato, auteur d’un livre actuellement en librairie intitulé The Kennedy Half-Century, the Presidency, Assassination, and Lasting Legacy of John F. Kennedy. Face aux Soviétiques, sa rhétorique de faucon lui vaudra d’être cité régulièrement par Ronald Reagan et les républicains pour soutenir leur combat contre le communisme. Au cours de son premier mandat, JFK n’apparaît pas non plus comme un grand défenseur du mouvement des droits civiques, préférant l’ordre à la justice. Il se souciait avant tout de sa réélection avant que des images terrifiantes de la répression policière en Alabama contre des manifestants noirs l’ébranlent. C’est un tournant qui va le pousser à se battre jusqu’à sa mort pour faire passer une loi sur les droits civiques au Congrès. Mais c’est son successeur, Lyndon Johnson, qui concrétisera cette révolution sociale.

Aujourd’hui, l’opinion publique américaine lui reste toutefois largement favorable, voyant JFK comme un président digne de figurer aux côtés des Washington, Jefferson, Lincoln ou Roosevelt au Mont Rushmore. « Si John F. Kennedy a encore une telle aura, confie le biographe Robert Dallek, ce n’est pas seulement parce qu’il a été assassiné. Le président McKinley le fut aussi au début du XX e siècle et n’a jamais bénéficié d’une telle popularité posthume. Les Américains peuvent s’identifier au destin tragique des Kennedy, une famille d’immigrés. Un frère mort durant la Seconde Guerre mondiale, un frère assassiné en 1968, une sœur et un fils morts dans des accidents d’avion, une épouse morte du cancer à 64 ans. L’histoire de JFK et de sa famille mélange triomphe et souffrance, sentiment de perte et réalisation du rêve américain. »

Journaliste et biographe de JFK, Chris Matthews explique, dans un numéro spécial du magazine Time, pourquoi Kennedy reste si populaire, le symbole d’une Amérique jeune et dynamique, alors qu’il est avéré que l’homme était en vérité en piètre condition physique. « Les Américains attachent plus d’importance à l’espoir qu’à tout autre chose, à une promesse. S’il a pu si bien nous inspirer, c’est parce qu’il était lui-même inspiré. »

Si Woodrow Wilson a achevé la Première Guerre mondiale, Franklyn D. Roosevelt effectué le New Deal et poussé à la création des Nations unies, Lyndon Johnson permis l’avènement de la Great Society et Reagan celui de la révolution conservatrice, Jack Kennedy a, avec son concept de « nouvelle frontière », montré aux Américains, conclut Robert Dallek, que « leur pays n’était pas parfait et qu’il pouvait toujours s’améliorer » .

Un optimisme qui reste l’une des marques de fabrique des Etats-Unis. Même si, comme le résume Bob Schieffer, journaliste de CBS qui a vécu les événements de 1963 dans sa chair, par l’assassinat de Kennedy, « l’Amérique a perdu son innocence et révélé sa vulnérabilité ».

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

1€ pour 1 mois
J'en profite
Je suis abonné et
je dispose d'un compte
Je me connecte
1€ Accès au Soir+
pendant 24h
Je me l'offre
Je suis abonné et
je souhaite bénéficier du Soir+
Je m'inscris
A la une
Tous

En direct

Le direct