Cancérigène ou cancérogène?

© Reporters / EUREKA.
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La commercialisation du glyphosate, dont la toxicité est dénoncée par plusieurs études, provoque bien des remous. Ceux-ci alimentent des débats où apparaissent fréquemment les adjectifs cancérigène et cancérogène . S’agit-il de synonymes ? La réponse est affirmative, d’après les spécialistes du vocabulaire médical.

La différence entre ces deux mots relève plutôt de leur fréquence d’emploi. Cancérigène , apparu en français dès les années 1920, est bien plus utilisé que son concurrent cancérogène , d’un demi-siècle son cadet. Malgré les recommandations officielles dont il bénéficie, malgré l’existence de nombreux composés en -o- (gazogène, électrogène, lacrymogène), cancérogène n’a pas eu raison de son rival. Y aurait-il des antigènes lexicaux ?

Postscriptum 1

Le renouvellement de la licence du pesticide le plus vendu au monde divise les États membres de l’Union européenne. La polémique est alimentée par les doutes émis sur la crédibilité des rapports d’expertise disponibles, lesquels divergent sur la toxicité du glyphosate. Ce dernier est-il ou non susceptible de provoquer des cancers ? Plusieurs études le considèrent comme cancérogène « probable » pour l’homme.

Cancérogène ou cancérigène  ? La distinction est souvent commentée, généralement pour tenter d’en déterminer la pertinence sémantique. De ce point de vue, les spécialistes convergent pour considérer ces deux formes comme (quasi) synonymes, même si les lexicographes rivalisent d’adresse pour varier quelque peu les définitions. Pour le Petit Robert (2018) par exemple, cancérigène signifie «qui favorise l’apparition ou le développement d’une tumeur maligne, d’un néoplasme», alors que cancérogène est défini plus sobrement : «qui peut provoquer un cancer». Le Petit Larousse (2018) choisit de traiter les deux adjectifs sous une même entrée : «qui peut provoquer ou favoriser l’apparition d’un cancer».

Les deux mots diffèrent toutefois du point de vue de leur fréquence d’emploi. Toutes les données chiffrées que j’ai pu consulter montrent que cancérigène est préféré à cancérogène , quelle que soit la région de la francophonie. Il n’y a donc pas de variation géographique dans l’usage de ces adjectifs, mais une prédominance de la première forme qui est apparue en français : cancérigène .

Postscriptum 2

Cancérigène et cancérogène font partie de ces composés hybrides gréco-latins du langage médical, auxquels Serge Quérin a consacré une belle analyse. Tous deux sont issus du latin cancer « crabe », auquel on a ajouté le suffixe - gène , d’origine grecque ( genês « naissance »). Cancérigène est attesté le premier, au début des années 1920 : il suit le modèle de composés comme antigène, fumigène ou oxygène (auparavant oxigène ).

Des spécialistes de la terminologie médicale vont alors prôner la forme cancérogène , avec un -o en finale du premier élément, comme dans de nombreux termes présentant le suffixe -gène , qu’il s’agisse du vocabulaire biomédical ( androgène, œstrogène, pathogène ) ou d’autres domaines ( criminogène, hallucinogène, thermogène ). Certains médias relaient cette forme aujourd’hui, qui leur paraît plus légitime.

Toutefois, malgré la présence en français de composés comme cancérologie, cancérophobie , la forme cancérogène , apparue au début des années 1960, est moins employée que cancérigène , déjà bien implanté dans la langue (et dont le -i- se retrouve dans cancérisation , cancériser). À l’inverse pourtant, un adjectif comme lactigène , apparu au milieu du 19e siècle, a cédé la place aujourd’hui à lactogène (et à son synonyme galactogène ).

Qu’en est-il de carcinogène , apparu à la même période que cancérigène et qui lui est synonyme ? Et de oncogène , apparu dans les années 1950 avec la même signification ? Ils ont pour eux d’être étymologiquement homogènes : leurs constituants sont d’origine grecque. Mais ils restent cantonnés au secteur médical et ne se sont pas imposés au grand public.

Il n’empêche : quatre adjectifs pour désigner une même réalité, c’est peut-être moins un imbroglio linguistique qu’une forme d’exorcisme des maux par les mots…

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