«Vous avez de ces mots»: de quoi armistice est-il le nom?

Au pied de la Colonne du Co,grès, à Bruxelles, se trouve le tombeau du Soldat Inconnu, à la mémoire des soldats belges morts pendant la guerre 1914-1918. D.R.
Au pied de la Colonne du Co,grès, à Bruxelles, se trouve le tombeau du Soldat Inconnu, à la mémoire des soldats belges morts pendant la guerre 1914-1918. D.R.

De quoi armistice est-il le nom ?

Au petit matin du 11 novembre 1918, dans un wagon-restaurant aménagé dans la forêt de Compiègne, les Alliés et les Allemands signent un armistice qui met fin à la Première Guerre mondiale. Sauvé de l’oubli grâce au jour férié qui lui est associé, ce mot devenu désuet pour les plus jeunes d’entre nous mérite mieux que la seule flamme du souvenir.

En raison de son origine d’abord. Armistice appartient à la famille du verbe latin stare « s’arrêter », laquelle comprend interstice, solstice, mais aussi stable, statue, résister, etc. De son genre ensuite, qui peut mettre le feu aux poudres dans certains cénacles. Aujourd’hui masculin, hier féminin, il confirme que l’arbitraire est de mise en ce domaine. Et qu’il n’est de bonne guerre que de guerre lasse…

Postscriptum 1

Alors qu’il a longtemps marqué la mémoire collective en mettant fin à la boucherie de la Grande Guerre, l’armistice signé le 11 novembre 1918 appartient aujourd’hui à une époque révolue. S’il n’y avait une journée qui commémore ce fait historique, le mot lui-même sombrerait dans l’oubli, évincé par des noms sémantiquement proches comme trêve ou cessez-le-feu.

Par rapport à ces derniers, les nuances ne sont pas faciles à saisir. Un armistice, comme un cessez-le-feu ou une trêve, revêt un caractère temporaire : il faut attendre une capitulation ou un traité de paix pour que l’arrêt des armes soit définitif. Toutefois, l’armistice désigne une suspension des combats plus durable qu’un cessez-le-feu, plus porteuse d’espoir qu’une trêve. Il est aussi le résultat d’une négociation entre les belligérants, comme la trêve, mais à la différence du cessez-le-feu qui peut être proclamé unilatéralement.

De là sans doute le sentiment que armistice, dans le contexte de conflits armés, revêt une dimension officielle, qui culmine dans l’Armistice du 11 novembre 1918, avec la majuscule seyant à l’Histoire. Dans les emplois figurés, par contre, où les adversaires ne sont pas des pays en guerre, armistice devient un (quasi) synonyme de trêve, lequel lui est préféré aujourd’hui dans cet emploi.

Postscriptum 2

Armistice a d’autres attraits que son association avec un jour férié, dont celui d’être le produit d’une intéressante évolution linguistique. Apparu en français à la fin du 17e  siècle, il remonte au latin médiéval armistitium. Ce mot associe arma « armes » et sistere « arrêter, retenir » (de la famille du verbe latin stare) : d’où la signification « suspension d’armes ; arrêt des hostilités ». L’allemand a repris la même composition dans Waffenstillstand, tout comme le néerlandais wapenstilstand. Quant à l’anglais, il s’est contenté d’adopter le mot français à une époque – début du 18e  siècle – où la France dominait la diplomatie européenne.

Cette évolution est à rapprocher de celle qui a donné le nom interstice, du latin interstitium « intervalle », pour désigner un petit espace vide entre les parties d’un corps ou entre deux corps ; mais aussi solstice, du latin solstitium « solstice », période de l’année où le soleil se trouve à sa plus grande distance angulaire par rapport au plan de l’équateur. On retrouve le verbe stare « rester immobile ; s’arrêter » : l’interstice (inter + stare) reste fixe entre deux éléments ; durant le solstice (sol + stare), le soleil semble stationnaire, avant de se rapprocher à nouveau de l’équateur.

Postscriptum 3

Un billet consacré à armistice ne peut esquiver la question du genre de ce mot. Tous les dictionnaires s’accordent aujourd’hui pour en faire un nom masculin. Mais il n’est pas rare d’entendre – et parfois même de lire – des énoncés où armistice est féminin. On pourrait même écrire « reste féminin », puisque c’était le genre indiqué dans la 4e édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie, la première à mentionner armistice.

Le passage au masculin se fera dans la 5e  édition (1798), mais cet usage devait prévaloir depuis plus d’un siècle : c’était déjà le choix de Richelet en 1680. À titre de comparaison, les mots interstice et solstice, dont on a vu la proximité étymologique avec armistice, ont été considérés comme masculins dès la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie. L’analogie a donc pu jouer dans le changement de genre survenu pour armistice.

Les emplois contemporains dans lesquels armistice est féminin peuvent s’expliquer par la forme du mot. Comme d’autres noms présentant une initiale vocalique, armistice est associé au genre féminin, choix renforcé par la finale elle aussi féminine. Il en va de même pour amiante, apogée, effluve, emplâtre, esclandre, etc., parfois assimilés aux noms féminins alors que le masculin est recommandé par la norme de référence.

Comme cette chronique l’a souligné à plusieurs reprises, les hésitations sur le genre des noms sont monnaie courante dans l’histoire de la langue française (Bon usage, 16e  édition, 2016, § 468 H). Des noms aujourd’hui féminins comme alarme, erreur, offre ont été considérés par certains auteurs du 16e  siècle (parfois même encore du 17e  siècle) comme masculins. Inversement, exemple, mélange, orage, pour lesquels le féminin avait initialement prévalu, sont aujourd’hui masculins. Plus près de nous, automobile ou entrecôte ont d’abord été masculins, puis sont devenus féminins. Et si Littré mangeait une sandwich, Larousse préférait un sandwich.

En cette période où la question du genre grammatical suscite de vives polémiques, il est peut-être utile de rappeler que l’arbitraire préside le plus souvent en cette matière. Mais cela suffira-t-il à convaincre les bellicistes de conclure un armistice ?

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