Les un an: pas d’accord?

Les un an: pas d’accord?
AFP.

Après «L’enfer, c’est les autres» et «On est champions», cette chronique pointe un nouveau coup de canif au contrat de l’accord en nombre. Cette fois, l’explication est malaisée. On peut interpréter cet écart comme l’expression d’un fractionnement du temps (ici, les années d’un mandat) qui va d’une pluralité (les deux ans, les dix ans) à l’unité (les un an). Mais cela ne conforte pas vraiment l’idée que la langue française est un modèle de logique et de clarté…

Postscriptum 1

Ce n’est pas la première fois que Donald Trump s’invite dans cette chronique. Ses faits alternatifs et autres fake news nous avaient déjà introduits dans l’ère de la post-vérité. Aujourd’hui, c’est avec « les un an » de son élection qu’il suscite l’étonnement : peut-on ainsi associer un déterminant pluriel et une suite au singulier ?

Étonnement, en même temps qu’embarras : comment exprimer autrement la même idée, sinon par une périphrase ? L’emploi de l’article singulier n’arrangerait rien : le un an de son élection heurte plus encore que l’emploi du déterminant pluriel. Malgré son étrangeté, cette construction est considérée par les grammairiens comme correcte dans ce genre d’énoncés. Et un examen plus approfondi montre qu’elle est loin d’être isolée en français.

Le Bon usage (16e édition, 2016, § 445 c et 506 b 3) la relève principalement avec l’expression familière dans les, qui marque une approximation. On peut dire, à propos d’un bébé : il a dans les un an, avec l’article pluriel et une suite au singulier. On peut entendre : ça mesure dans les un mètre ; le lapin pèse dans les un kilo cinquante. Mais aussi, avec d’autres expressions marquant une indication numérique approximative : rentrer à des une heure du matin ; se coucher vers les minuit ; atteindre jusqu’à des un mètre.

On retrouve la même construction dans des énoncés comportant cette fois une indication numérique précise : du haut de ses un mètre quatre-vingts ; il touchait ses un franc vingt-cinq. On constate ici que le déterminant possessif ses peut lui aussi précéder un élément au singulier, ce qui est également le cas avec une indication numérique approximative comme dans elle va sur ses un an.

Postscriptum 2

L’association d’un déterminant pluriel et d’une suite au singulier est donc bien attestée en français, où elle est considérée toutefois comme familière et plus présente à l’oral qu’à l’écrit. Quelle explication donne-t-on de cet usage qui surprend de prime abord ? À vrai dire, les grammairiens ne se bousculent pas au portillon pour répondre à cette question.

Y aurait-il, comme le suggère Jean-Pierre Colignon, une extension au départ des énoncés marquant une approximation ? De « elle a dans les vingt ans » découleraient « elle a dans les un an », puis « il a fêté les un an de son bébé ». Sans doute les énoncés où la suite du déterminant est au pluriel (dans les vingt ans) sont-ils potentiellement plus nombreux que ceux où cette suite est au singulier (dans les un an) ; ils peuvent donc favoriser la récurrence d’une construction (dans les, les + nom) où pluriel et singulier cohabitent. Mais cette analyse est plus de l’ordre du constat que de l’explication. Le Bon usage (§ 506 b 3) reste sur le même terrain en invoquant une « analogie avec les cas où les indications sont nécessairement au pluriel ».

La Grammaire critique du français (5e édition, 2010, § 437) me semble offrir une interprétation plus convaincante. Marc Wilmet y étudie des séquences comme « Pierre reste des trois jours sans se raser » ou « Marie rentre à des deux heures du matin », dans lesquelles le pluriel exprimerait une progression de degré en degré, fractionnant le temps. Pierre accumule un jour + un jour + un jour sans recourir au rasoir ; Marie rentre après qu’on a égrené une heure + une heure de temps. Le même raisonnement vaudrait également pour l’espace, la taille, le salaire, etc.

Le rapport avec les énoncés abordés dans ce billet est ainsi établi par Marc Wilmet : « S’il le faut, le fractionnement du temps ou de l’espace s’effectue en deçà du singulier formel ». D’où « sortir jusqu’à des une heure du matin », « Pierre nage des un kilomètre d’une haleine », où le fractionnement rejoint le pôle le plus bas de la gradation, avec une intention expressive : un kilomètre − et c’est déjà une performance pour Pierre ; une heure − et c’est déjà bien long, quand on attend. Cette explication, formulée pour des, peut aisément être élargie aux déterminants ses ou les.

Cette gradation peut également être invoquée pour les années d’un mandat ou pour l’âge d’une personne. Là aussi, avec un fractionnement qui peut aller jusqu’au singulier : fêter les un an de sa présidence ; aller sur ses un an. Il est peut-être impertinent de souligner que l’intention expressive prête ici à l’équivoque : « les un an » peut évoquer un stade trop vite atteint (on ne l’a pas vu grandir) ou une trop longue période (un an de mandat, c’est long à subir). Mais il ne l’est pas de constater que la logique tant vantée de la langue française est un fait alternatif…

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