Du Tipp-Ex au blanco

Du Tipp-Ex au blanco
D.R.

M adame, je peux mettre du Tipp-Ex ? » Quelle enseignante n’a pas entendu cette formule, naguère plus qu’aujourd’hui ? Ce Tipp-Ex en pot, à l’odeur si caractéristique, remplacé aujourd’hui par un dévidoir inodore, combien de repentirs n’a-t-il pas recouverts d’un blanc liquide correcteur ? Au point de perdre sa majuscule et de se populariser sous les formes tippex, tipex ou même typex.

Protégeons ce spécimen de la diversité francophone, que la déferlante informatique voue à l’extinction. Car il nous distingue de nos voisins français, qui lui préfèrent les formes blanco ou blanc. Mais il nous rapproche des Suisses romands, voisins comme nous de l’Allemagne d’où provient le Tipp-Ex. Encore une singularité linguistique, qu’il ne convient pas de tippexer…

Postscriptum 1

Il est un clou sur lequel cette chronique ne se prive pas de taper : le français en Belgique n’est pas une langue différente du français pratiqué en France ou dans d’autres régions de la francophonie. Il est une variété de la langue française, au même titre que le français dit « de Suisse » ou « du Québec ». Les Belges parlent français et non « le belge », mythe créé de toutes pièces comme « le québécois » ou « le suisse ».

Au quotidien, les Belges francophones ont le sentiment de parler français, et non de parler le « français de Belgique ». Le plus souvent, c’est la rencontre d’autres francophones qui permet de découvrir les spécificités de la variété que nous utilisons. Le Français qui se méprend sur la signification de notre torchon ou la Québécoise qui s’étonne de notre G.S.M. nous confrontent aux singularités de notre usage. Inversement, un Suisse qui partage nos septante et nonante se découvre des affinités insoupçonnées.

Cela explique que certaines particularités du français en Belgique puissent rester longtemps des « belgicismes cachés » : elles échappent au radar des spécialistes (belges). Lorsque j’ai rédigé, avec mon équipe, le Dictionnaire des belgicismes (De Boeck 2010), des mots ou des expressions comme conducteur fantôme, frigolite, tomber en faillite y ont été mentionnés pour la première fois comme particularismes, alors que les précédents inventaires de belgicismes les avaient ignorés.

La prochaine édition du Dictionnaire des belgicismes comportera, elle aussi, de nouvelles entrées qui ont échappé à la perspicacité des enquêteurs. Parmi elles, une trouvaille récente que nous devons à un collègue français, Mathieu Avanzi, dont le récent Atlas du français de nos régions (A. Colin, 2017) fait les délices des amateurs de régionalismes. Il s’agit du nom masculin Tipp-Ex (ou tippex, tipex et même typex), bien connu en Belgique et en Suisse romande, mais peu employé en France.

Postscriptum 2

Qui n’a pas eu recours à ce correcteur liquide blanc, appliqué au moyen d’un petit pinceau pour masquer un fragment de texte en vue d’y apporter des modifications ? Les moins jeunes ont connu le Tipp-Ex en pot. Plus récemment, ce correcteur a pris d’autres formes : celle d’un stylo, qui permet de masquer les caractères à modifier ; ou celle d’un dévidoir dont le ruban se colle sur le texte et présente l’avantage de ne pas devoir sécher avant la réécriture.

Peut-être vous souvenez-vous aussi de ce petit flacon de solvant qui permettait de diluer le Tipp-Ex lorsqu’il devenait trop épais. Cette pratique a disparu lorsqu’on a constaté que certains utilisaient ce solvant comme une drogue. Le correcteur liquide a dû mettre de l’eau dans son solvant, avec l’inconvénient d’allonger le temps de séchage du produit.

En Belgique, le succès du Tipp-Ex a imposé ce nom de marque comme dénomination générique pour tout correcteur liquide, parfois sous la forme graphique simplifiée tippex ou tipex, avec la prononciation <tipèks>. Ce nom masculin a donné le verbe tippexer (ou tipexer) «appliquer un correcteur (liquide ou autre)». Les variantes typex, typexer se rencontrent également, influencées sans doute par type, typo, etc.

Postscriptum 3

Le tippex est à ce point employé en Belgique que nous n’imaginons pas que d’autres dénominations puissent être en usage. Une enquête menée par Mathieu Avanzi contredit cette impression : dans une grande partie de la France, on utilise la forme blanco, concurrencée par blanc dans quelques départements au nord de l’ancienne région Rhône-Alpes et en Bourgogne. Le nom Tipp-Ex apparaît sporadiquement dans la région parisienne, mais il est surtout caractéristique de la francophonie du Nord et du Nord-Est (Belgique, Lorraine, Alsace, Suisse romande). Aucune de ces dénominations n’apparaît dans les dictionnaires usuels.

La marque Tipp-Ex est liée à l’entreprise créée à Francfort par Otto W. Carls en 1959, qui passera de la production de papier de correction pour machine à écrire à celle des premiers flacons de liquide correcteur dans les années 1960. Ce nom combine le verbe allemand tippen «taper (à la machine)» et le préfixe latin ex «hors de». Sa diffusion dans les régions francophones limitrophes de l’Allemagne n’a donc rien d’étonnant.

En moins d’un demi-siècle, le Tipp-Ex aura réussi à diviser les francophones. Moins durablement, certes, que la dénomination des numéraux ou des noms de repas, car la déferlante numérique viendra bientôt à bout de la chose… et du mot.

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