Quand l’immunité populaire pose question

La popularité des sportifs se double d’un aveuglement volontaire sur certains aspects de leurs vies. © AFP.
La popularité des sportifs se double d’un aveuglement volontaire sur certains aspects de leurs vies. © AFP. - afp

Dans leur essai « Le temps des victimes », Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière pointaient à juste titre que les deux héros modernes étaient désormais le sportif et la victime :« La victime partage avec le sportif cette définition du héros moderne sauf (la différence est de taille !) qu’elle n’a pas choisi cette distinction qui menace son existence. » Le sportif incarne le couple positif « individu/performance », la victime, celui de l’« individu/revendication ».

Être sportif de haut niveau ne va pas de soi. Cela exige des qualités exceptionnelles, un entraînement intensif, des sacrifices nombreux. Cela impose aussi souvent de mettre en danger sa santé par la prise de substances dopantes plus ou moins licites, aux effets secondaires potentiellement graves à moyen ou long terme. Dans de très nombreuses disciplines, ces efforts ne sont pas récompensés par la gloire médiatique et l’argent, et les champions et championnes d’un jour peinent, une fois l’heure de la retraite arrivée, pour assurer leur subsistance. Mais pour ceux et celles qui pratiquent un sport populaire et qui ont le charisme nécessaire, la gloire et la fortune sont assurées.

Il ne s’agit pas de remettre en question leurs qualités ; on peut toutefois questionner cette popularité qui se couple à un aveuglement volontaire sur certains aspects, que l’on ne pardonne pas à d’autres. Il y a quinze jours, je pointais le rôle de la presse dans la mise en accusation, voire les procès intentés à des personnalités du monde du spectacle ; signe de la force de la presse, ce processus a conduit en quinze jours à la mise à pied du directeur du théâtre des Tanneurs par un CA dont la clairvoyance et l’efficacité n’avaient pas été les premières qualités. Disons que dans de tels cas, le rôle de la presse est positif et pallie les insuffisances de la justice ; les situations de harcèlement durent aussi longtemps qu’elles se développent dans un climat de collaboration passive de la part de ceux et celles qui partagent le pouvoir avec les harceleurs et harceleuses. La dénonciation au grand jour des pires cas a permis, espérons-le, un assainissement généralisé et un changement des mentalités – à vérifier dans quelques années, car il pourrait s’agir d’un processus généralisé de détournement d’attention (processus qu’en anglais, en désigne par l’expression très claire de « cover your ass »), avant que les choses reviennent aux attitudes d’antan, comme on a pu le voir après certains scandales politiques.

Du pilori au pinacle

Mais en même temps qu’elles dénoncent des comportements inacceptables – les dossiers de harcèlement, mais aussi les fraudes fiscales à grande échelle et mille exemples des saloperies que l’humain est capable de mettre en œuvre quand il ne songe qu’à ses intérêts personnels, au détriment des autres –, la presse et l’opinion publique glorifient les héros des terrains de foot, pistes d’athlétisme et courts de tennis. David Goffin, premier joueur belge à rentrer dans le Top 10 mondial (on rappellera au passage que les femmes l’avaient devancé…) et couronné du trophée du Mérite sportif, n’a vu que très légèrement son image rayonnante voilée par le rappel qu’il est, depuis 2012, exilé fiscal à Monaco – un de ces lieux aberrants et scandaleux que l’Europe tolère et qui finiront par ruiner le projet européen.

En quoi la fraude fiscale, voire la « simple » évasion, devient-elle excusable lorsque celui ou celle qui la pratique est une athlète de haut niveau ? Parce que leurs bénéficiaires nous apparaissent comme des héros et des héroïnes ? Les souffrances endurées pour accéder à ce niveau, les efforts constants pour s’y maintenir, la jeunesse, la beauté, l’exploit, la prétendue brièveté de leur carrière… tout cela fait rêver, au contraire des banquiers et banquières, politiques, rentiers et rentières. « Selon que vous serez puissant ou misérable »… Si le constat semble éternel, une chose évolue avec les temps : ce qui rend puissant ou misérable, ce qui vous met à l’abri de la vindicte populaire et de la justice. Comme si l’égalité dans la justice était un vœu pieux, impossible à réaliser : pour que le sentiment de justice existe, faut-il vraiment qu’une part d’injustice soit tolérée au bénéfice d’une minorité, d’une élite désignée pour certaines qualités qui font oublier les défauts et les crimes (car éluder l’impôt ne peut pas être tantôt considéré comme un crime pour une partie des fraudeurs et comme une prouesse pour les autres ; c’est un crime aux yeux de la loi, point à la ligne) ?

À moins de se souvenir que l’esquive fiscale est encore considérée par bon nombre de nos concitoyens comme un sport national…

Mais peut-être celles et ceux qui bénéficient aujourd’hui de la gloire médiatique devraient relire Totem et tabou de Freud et se rappeler que la roche tarpéienne est proche du Capitole. Peut-être ce qui nous fait rêver dans leur gloire présente n’est que la certitude de leur chute prochaine. Un plus jeune, une plus forte viendra les détrôner demain, au plus tard après-demain. Notre époque, sans doute, renoue avec les fondements de la tragédie…

Pleurer ou rire ?

Tous les jours, les médias se partagent entre la glorification des stars modernes et l’hommage aux victimes infinies que causent les dysfonctionnements de notre époque ou la malchance qu’aucune assurance ne pourra éliminer. Devant la victoire d’une équipe de foot, on s’interroge peu sur le chemin qui a été nécessaire pour en arriver là : on se contente de l’exaltation partagée et de la part de fierté nationale (ou régionale, ou locale) qui retombe sur les supporters. Dans le cas d’un drame, la question des causes se pose inévitablement et prend logiquement le dessus. Dans le sport, après la réussite, on se demande : « Et que va-t-il, que va-t-elle réussir à faire maintenant ?  » ; dans l’actualité, après le drame, on s’interroge : « Comment cela a-t-il été possible ? » On célèbre une destinée en construction ; on pleure un destin brisé. Mais les rires durent plus longtemps que les larmes… C’est humain, diront certains.

Le terrible accident de train à Morlanwelz l’illustre parfaitement. Après l’émotion et l’interrogation sur les causes, la séquence des articles se clôt sur l’annonce de la reprise du trafic normal. « The show must go on » ; la vie quotidienne aussi. Pourtant, si les succès de Goffin ne peuvent pas l’exonérer d’un débat sur l’évasion fiscale, de tels accidents peuvent aussi questionner sur le désengagement des autorités publiques dans les services publics, même s’il n’est pas encore établi que cet accident est lié à un manque de moyen, au contraire de l’accident mortel qui s’est produit à Ostende le 21 septembre. La privatisation effrénée, les coupures dans les budgets contribuent à la détérioration de ces services, une détérioration qui pénalise à la fois les utilisateurs et utilisatrices (nous toutes et tous), mais aussi celles et ceux qui y travaillent, dans des conditions toujours plus pénibles, voire dangereuses. Celles et ceux, individus ou sociétés, qui éludent l’impôt, même « légalement » (n’oublions pas que ces lois ont souvent été poussées, voire dictées, par les lobbies de ceux qui en profiteront), sont responsables de cette détérioration généralisée des services publics, y compris des drames qu’elle cause.

Mais qui s’en soucie encore ? Le spectacle, encore et toujours, avance. Sa caravane ne s’arrête jamais, peu importent les aboiements que son passage suscite. Aboiements ou débordements de mauvais goût. Les larmes finissent toujours par faire rire et la force morale d’une époque ne se mesure peut-être que dans la durée nécessaire pour cette métamorphose. Quelle question « subtile » Benjamin Maréchal pourrait-il poser en rapport avec la mort des deux cheminots à Morlanwelz ? Mais bien sûr, dans cette logique absurde où le mauvais goût et l’indécence sont les étalons d’une certaine communication, c’est l’amuseur public qui pourra se présenter comme une victime et ses dénonciateurs qui seront sommés de comparaître devant leur direction, comme l’a expérimenté Bertrand Henne dont le seul tort aura été de rappeler l’indispensable respect de la dignité humaine. Soyons lucides : rien, aujourd’hui, n’est moins « sexy » que la dignité.

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