Bruxelles, plainte contre X…

©D.R.
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À six ans, lorsque les enfants de mon village soupiraient : “Ah ! Paris !” moi j’espérais ‘Bruxelles’ et j’étais fière de ne pas dire “Bruqcelles” à la française. » Ainsi parlait Colette, lors de sa réception à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, le 4 avril 1936. L’auteure des Claudine, dont la mère avait séjourné plusieurs années à Bruxelles, connaissait la prononciation conforme du nom de la capitale.

On ne peut pas en dire autant d’une majorité des Français, ni même de certains Belges francophones qui adoptent une prononciation plus influencée par la graphie du mot que par l’usage du lieu. Il n’y a pourtant aucune équivoque : Bruxelles et ses dérivés se prononcent avec <ss>. Censurez ce X, que je ne saurais entendre !

Postscriptum 1

La prononciation des noms propres est souvent plus imprévisible que celle des noms communs. Alors que ces derniers subissent le polissage du temps, les premiers gardent jalousement les traces de leur origine, parfois abâtardie au gré des caprices de l’état civil ou des cartographes. Parmi les noms propres, les noms de localité présentent fréquemment un décalage entre la graphie et la prononciation. Il suffit de penser à Anthisnes ou à Le Rœulx pour s’en convaincre.

Lorsque plusieurs prononciations sont en concurrence, les toponymistes s’accordent pour recommander celle des autochtones, dépositaires de la tradition. Ainsi, lorsqu’il s’agit de prononcer le Villers qui apparaît dans une vingtaine de localités wallonnes, on adoptera <vilers> à Villers-la-Ville, mais <vilé> à Villers-la-Bonne-Eau, d’après les pratiques locales. Pour Loyers et pour Wierde, on préférera <lwayers> et <vierde> aux variantes que l’on peut entendre dans le radioguidage du centre Perex.

Qu’en est-il de Bruxelles, dont la renommée aurait à pâtir de tergiversations phonétiques ? On connaît – de longue date – la réponse : tout Brusselaire qui se respecte prononce <brussèl> et laisse la variante <bruksèl> à des fransquillons de provinciale extraction ou à certains dikkeneks d’outre-Quiévrain. Cet usage correspond à l’appellation flamande Brussel et est attesté depuis des temps immémoriaux. Dès le Dictionnaire de Trévoux (1704), les lexicographes précisent que Bruxelles, dont le nom servait à désigner une tapisserie réalisée dans cette ville, se prononce avec <ss> et non avec <ks>.

Parallèlement, bruxellois se dit <brussèlwa> et non <bruksèlwa> ; il en va de même pour les créations bruxellisation, bruxelliser. Quand Jacques Brel emploie le verbe bruxeller, écrit de cette manière dans le texte officiel de sa chanson Bruxelles (1962), il le prononce <brusseler> dans chacune de ses interprétations. Et les « provinciaux » qui pratiquent une langue régionale connaissent la prononciation idoine de Bruxelles et de bruxellois, le wallon et le picard ayant pour ces mots des formes en <ss> plutôt qu’en <ks>.

Postscriptum 2

Face à une telle unanimité, comment est-il possible d’encore commettre un pataquès en prononçant Bruxelles ? Commençons d’abord par absoudre les francophones d’outre-Quiévrain, qui sont parfois peu au fait des curiosités linguistiques de la lointaine Belgique… à l’instar de certains Belges qui persistent à prononcer <auksère> pour Auxerre et <aukswa> pour Auxois. Dans la foulée, traitons avec indulgence ces Wallons qui ne savent plus à quelle prononciation se vouer quand ils entendent Bruxelles ou bruxellois dans la bouche d’authentiques zinnekes.

C’est le cas dans cette vidéo produite récemment par un Bruxellois bon teint, né à Schaerbeek, au sujet du projet vacillant de stade national . En moins de deux minutes, Alain Courtois emploie à quatre reprises Bruxelles et deux fois Bruxellois. Dans la moitié de ces occurrences, c’est la prononciation <ks> qui est choisie, tant pour Bruxelles que pour Bruxellois. Significativement, <ss> apparaît à chaque fois dans la formule ville de Bruxelles.

Le style « surveillé » privilégierait les variantes en <ks>, même chez certains Bruxellois qui produisent par ailleurs un <ss> en style informel. D’où le qualificatif « snob » fréquemment associé au <ks> dans les commentaires sur la prononciation de Bruxelles et de ses dérivés. Mais on ne peut dissocier ce choix d’une observation déjà mentionnée dans cette chronique : la prononciation tend à se conformer à la graphie des mots.

Total respect donc pour Colette, lorsqu’elle clashe le X de Bruxelles dans son discours de réception à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique . Elle sait de quoi elle parle…

Tintinnabulum

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