Du TOUT au TOUT

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Cette chronique s’était déjà aventurée dans le fourmillant grand tout. En limitant toutefois son exploration au seul univers de l’adverbe tout devant un adjectif : toute petite , mais tout émue  ; tout habituée , mais toute honteuse . Si vous n’êtes pas Racine, il est recommandé aujourd’hui d’écrire : «  c’est Vénus tout entière à sa proie attachée  ».

Cette fois, il est question de tout autre chose : l’adverbe tout précédant immédiatement un nom. Être tout ouïe ou toute ouïe  ? Les emplois fluctuent, entre les constructions figées et les énoncés qui se sont affranchis du modèle classique : être tout yeux , tout oreilles , mais être toute bonté, toute harmonie . La marge de manœuvre est réduite, mais elle existe : l’usage ne s’accommode guère du tout ou rien…

Postscriptum 1

Matière riche en arguties que ce tout se métamorphosant au gré des énoncés et défiant les tentatives de classification ! Un précédent billet de cette chronique avait rappelé que l’adverbe de quantité tout pouvait se donner des allures d’adjectif en variant devant un adjectif féminin commençant par une consonne ( une toute belle réussite  ; une histoire toute simple ) ou un h dit « aspiré » ( toute haineuse qu’elle soit  ; toute hâtive que soit sa décision ). Et qu’il convenait de distinguer, grâce au sens, le tout adverbial (dans «  je pense à tout autre chose  » = ce à quoi je pense est une chose totalement autre) de celui qui est employé comme déterminant (dans «  toute autre affirmation serait injustifiée » = toute affirmation autre [que celle envisagée] serait injustifiée).

Cédant à une peu glorieuse procrastination, j’avais ajourné l’examen du tout précédant immédiatement le nom, dans des locutions figées du type ( être ) tout feu, tout flamme  ; ( être ) tout yeux, tout oreilles . Dans ces constructions, les grammairiens considèrent qu’il s’agit d’un emploi adverbial. En effet, même s’il accompagne un nom − trait qui l’écarte de la définition classique des adverbes −, tout reste ici invariable et exprime l’idée d’une totalité, d’une plénitude : il est équivalent à entièrement , totalement .

Qu’en est-il dans des expressions comme de tout temps, avoir toute liberté, en toute franchise, à toute vitesse, de toute éternité  ? L’idée de totalité est toujours présente, certes, mais la variation en genre est, pour la plupart des grammairiens, inconciliable avec le statut adverbial : tout est alors assimilé à la classe des déterminants ou à celle des adjectifs accompagnant un nom.

Postscriptum 2

Vos lectures vous ont sans doute permis de découvrir d’autres emplois de tout, similaires aux précédents : cet homme était toute bonté, sa vie était toute énergie, son âme était toutes ténèbres, son existence était toute harmonie . Mais ces énoncés voisinent avec des constructions quelque peu différentes : «  Il est tout ombre et tout soleil  » (Colette), «  Lui-même était tout réticence  » (Julien Green), «  J’étais tout consentement, tout adoration  » (Maurice Genevoix).

La deuxième série, ressentie comme vieillissante, présente un tout adverbial invariable et peut être rapprochée des locutions figées déjà mentionnées. Cela vaut-il pour la première ? Le tout y partage avec les emplois adverbiaux l’idée d’une totalité, d’une plénitude : «  être toute bonté  », c’est être totalement bon ; «  être toute énergie  » signifie que l’on est entièrement énergie. Mais tout varie en genre, comme dans avoir toute liberté , en toute franchise . Les grammairiens hésitent donc à en faire un emploi adverbial et préfèrent généralement le considérer comme un adjectif.

Faut-il alors écrire être tout ouïe ou toute ouïe  ? Si vous privilégiez l’emploi adverbial, comme dans la locution figée être tout oreille , tout ouïe s’impose : c’est la forme la plus souvent recommandée. Si vous y voyez plutôt un usage similaire à être toute bonté , il vous est loisible de choisir toute ouïe . Cette latitude ne doit pas vous faire perdre de vue que la variation est ici fonction du genre, et non de l’environnement phonétique, comme c’est le cas pour tout précédant un adjectif : toute belle, tout entière .

Et… «  toute à vous  » ou «  tout à vous  » ? Il s’agit d’une tout autre affaire, sur laquelle je reviendrai. C’est donc tout… pour aujourd’hui !

Tintinnabulum

Il vous reste quelques jours pour participer au choix du « Nouveau mot 2017 », au départ de la sélection opérée par le jury parmi les suggestions des internautes : blockchain, GAFA(M), dégagisme, démocrature, droner, fake news, slasheur (- euse ), tchoin , ainsi que deux adjectifs : inclusif (dans écriture inclusive ) et alternatif (dans fait alternatif ).

Pour participer, il suffit de vous connecter au site du Soir réservé à cette opération et de voter d’ici le 27 décembre. Le résultat de vos suffrages sera publié dans votre journal favori le 30 décembre. D’avance, merci pour votre participation.

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