Touchez pas à ma dringuelle!

Touchez pas à ma dringuelle!
D.R.

Si la pratique perdure, sa dénomination a du plomb dans l’aile. La dringuelle du nouvel an, naguère généreusement distribuée aux enfants, aux facteurs, aux éboueurs, aux pompiers et tutti quanti, sonne et trébuche moins souvent de nos jours. Malgré l’absence d’un véritable équivalent en français général, ce mot bien belge cède progressivement la place à l’insipide argent de poche.

Il paraîtrait que le cash, c’est démodé. Mais l’argent dématérialisé n’a pas le charme de la dringuelle. Partageons-la à la nouvelle année, aux anniversaires, à chaque occasion de fêter un beau résultat ou de remercier pour un service rendu. Préférons-la aux bakchichs, matabiches et autres pots-de-vin. Ce mot séculaire vaut son pesant d’or…

Des sens et des emplois multiples

Le nom dringuelle est un belgicisme polysémique qui s’emploie généralement au singulier. Sa signification originelle en fait un synonyme de pourboire, de pièce que l’on donne à titre de gratification, en supplément du prix d’un service ou d’un produit. Jober dans un café ou un resto, tenir un commerce de détail ou le paki du coin sont parmi les activités à la plus forte valeur ajoutée en matière de dringuelle, même si celle-ci reste parcimonieuse.

Cette générosité mesurée se retrouve dans une deuxième acception. La dringuelle désigne aussi la somme d’argent, souvent modeste, que l’on donne à un enfant lors d’une occasion festive, à la nouvelle année, à un anniversaire ; parfois en guise de récompense pour un beau résultat obtenu, pour une bonne action rendue. Cet argent de poche, que l’on peut qualifier en Belgique de promérité, vient souvent bien à point pour se permettre une folie qui pulvériserait la classique tirelire.

La même générosité se fait délictueuse lorsque la dringuelle devient une libéralité de nature illicite, un pot-de-vin qui se confond avec un dessous-de-table avant d’aboutir dans l’un de ces paradis douteux bien éloignés de ceux – peu licites, eux aussi – célébrés par Baudelaire. La boucle est ainsi bouclée, de peu glorieuse manière.

Malgré ses sens et ses emplois multiples, dringuelle semble céder peu à peu le pas face à ses équivalents approximatifs en français général, dans les provinces wallonnes et plus encore à Bruxelles.

Une histoire riche en libations

Dringuelle est un mot d’origine germanique, de la famille de l’allemand Trinkgeld « pourboire » (littéralement « argent pour boire »). L’aire de diffusion de ce nom a été autrefois assez vaste : on en trouve des variantes en Alsace (tringeld) et en Suisse (tringuelte), mais celles-ci ne sont plus guère usitées de nos jours. Bescherelle (1843), Émile Littré (citant Jean-Jacques Rousseau, 1872) et Pierre Larousse (1876) mentionnent tringuelte, également présent dans l’argot du XIXe siècle (chez Vidocq notamment). Cela atteste de la vitalité des héritiers de Trinkgeld dans l’Hexagone jusqu’au siècle dernier.

L’originalité de notre dringuelle par rapport aux formes déjà citées est son degré d’intégration phonétique, par la réduction des groupes consonantiques. Comme son initiale le suggère, il vient en ligne directe du flamand drinkgeld « pourboire », d’usage courant en Flandre et qui constitue également un particularisme par rapport au néerlandais standard fooi. Attesté depuis le XVIIe siècle, tant dans les langues régionales de Wallonie que dans le français de Belgique, dringuelle est également connu dans le Nord-Pas-de-Calais et dans les Ardennes françaises.

L’auteur du premier inventaire des belgicismes, le Français Antoine Poyart, avait repéré dringuelle dès 1806 et, preuve de sa large diffusion, lui prédisait « l’honneur d’être enfin admis parmi les mots français ». Le Petit Robert et le Petit Larousse l’ont inclus dans leurs régionalismes. Déprécierons-nous cette reconnaissance en laissant notre dringuelle se dévaluer dans l’usage ?

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