Paul Magnette répond à Bart De Wever: «Démocratie ou démagogie, la droite doit choisir»

Paul Magnette répond à Bart De Wever: «Démocratie ou démagogie, la droite doit choisir»

La meilleure des défenses c’est l’attaque. Votre gouvernement est dans l’impasse, il suscite des critiques de toutes parts, que faire ? Détourner l’attention, créer des écrans de fumée, lancer de vaines polémiques. Pas de meilleur sujet pour cela que la question sensible des migrations.

Car oui, le gouvernement MR/N-VA est dans la tourmente. La réforme des pensions, la précarisation de l’emploi, les coupes claires dans les budgets de la Santé, les économies drastiques dans les services publics, de la mobilité à la justice, font enfler les mécontentements. Les résistances ne viennent plus seulement des syndicats, mutuelles et ONG, cibles classiques de la droite, mais aussi de travailleurs sociaux, enseignants, médecins, magistrats et avocats, indépendants et représentants des classes moyennes… Dans un tel contexte, rien de tel que d’instrumentaliser le drame migratoire qui est le nôtre aujourd’hui. En recourant à toutes les caricatures et à tous les simplismes, célébrant l’ère de la post-vérité.

Une gauche naïve, laxiste ou « cosmopolite »

Non, Monsieur De Wever, il n’y a pas d’un côté une droite attachée à l’Etat-nation et à la citoyenneté, et de l’autre une gauche naïve, laxiste ou « cosmopolite », plaidant pour l’ouverture de toutes les frontières, sans souci de préservation de la protection sociale. L’idée même de « nation civique », de Sieyès à Clémenceau, en passant par Mazzini, vient de la gauche.

Quant à nos lois en matière d’asile et de migrations, elles sont le fruit d’une longue histoire. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les patrons furent les premiers à demander « l’ouverture des frontières » pour obtenir une main-d’œuvre abondante et peu organisée, et c’est du côté des syndicats, craignant que l’on dresse les travailleurs les uns contre les autres, que venaient les résistances. Puis un triple consensus s’est lentement formé. Consensus international, d’abord, sur la reconnaissance d’un droit d’asile à toute personne victime de persécutions.

Consensus européen, ensuite, sur la reconnaissance d’un certain nombre de droits fondamentaux à toute personne, quelle que soit sa nationalité, en vertu de la Convention européenne des droits de l’homme. Consensus belge, enfin, sur la nécessité d’organiser les migrations économiques et de mener des politiques volontaristes pour permettre aux nouveaux arrivants de s’intégrer à la société, en entrant dans le monde du travail, en payant des impôts, en scolarisant leurs enfants… Oui, la gauche, syndicale et politique, a joué un rôle central dans la formation de ce triple consensus, tout comme l’ont fait de nombreux démocrates-chrétiens et libéraux, qui eurent le courage, dans les années 2000, de défendre l’accueil des réfugiés et le droit de vote aux élections locales pour les ressortissants étrangers.

« Ajouter l’indécence à l’inculture »

S’approprier Hannah Arendt pour justifier la fermeture de l’Etat national, c’est ajouter l’indécence à l’inculture. A aucun moment, dans Les Origines du totalitarisme, Arendt n’écrit que nous avons besoin de l’Etat-nation et de ses frontières. Dans ce texte, publié en 1951, elle revient sur le sort des apatrides de l’entre-deux guerres pour montrer, en le déplorant, que seule la possession d’une nationalité spécifique permette dans les faits de bénéficier des droits de l’homme.

C’est bien, selon ses propres mots, la « conquête de l’Etat par la nation », et donc la réduction des droits de l’homme à ceux des nationaux, qui s’est révélée catastrophique. D’où la nécessité où nous sommes, écrivait-elle, de trouver pour la dignité humaine une « nouvelle garantie (…) dont la validité doit cette fois comprendre l’ensemble de l’humanité ».

Le cosmopolitisme d’Arendt ne se confondait pas – et le nôtre non plus – avec un Etat mondial qui se substituerait à la pluralité des cultures et des identités politiques. Sa préférence allait plutôt vers des formules politiques fédérales, fondées sur la multiplication des contre-pouvoirs et sur une limitation de la puissance des Etats-nations par des initiatives citoyennes et des juridictions internationales.

Au-delà du contre-sens philosophique, enrôler au service de la N-VA une femme, elle-même exilée et longtemps apatride, qui n’a cessé de dénoncer les atteintes portées aux droits des civils, des réfugiés, des minorités, et de réfléchir à des formes d’associations politiques dissociées de l’appartenance nationale… serait simplement ridicule si ce n’était obscène.

Confier le contrôle des frontières à la Turquie est « scandaleux »

Pour les progressistes, la seule réponse aux phénomènes migratoires est le multilatéralisme et le co-développement. L’intégration européenne et mondiale, sous l’égide des Nations Unies, doit créer des conditions de paix (à l’inverse des interventions unilatérales) pour prévenir les exodes. Le développement des pays les plus pauvres doit permettre à leurs citoyens de s’y épanouir. Tout cela ne peut se faire que dans un cadre européen.

Or on fait tout l’inverse depuis 2014, en Belgique et dans l’Union européenne. Confier le contrôle de nos frontières externes à la Turquie est non seulement inefficace mais scandaleux au regard du tournant autoritaire pris par ce pays. Il aurait fallu aider financièrement les pays du Sud qui accueillent le plus grand nombre de réfugiés pour qu’ils puissent mener les politiques sociales indispensables à une bonne vie en commun.

Il aurait fallu réformer la Convention de Dublin qui impose une charge disproportionnée à l’Italie et à la Grèce et plonge les migrants dans des situations inextricables. La Belgique y a sa part de responsabilité. D’autant que, dans son action propre, elle aggrave le problème. Le démantèlement progressif de notre politique de développement, dont les budgets sont constamment réduits, prépare les vagues migratoires de demain. Et quand on laisse croire que les personnes sans titre de séjour bénéficieraient de « soins de confort » sur le compte de la solidarité nationale, on ne se contente pas de travestir les faits, on joue en outre un jeu malsain avec les pulsions racistes.

Compenser l’incurie du fédéral

Aujourd’hui, ce sont des citoyens – qui s’organisent jour après jour pour éviter à des migrants de dormir dehors – et des pouvoirs locaux – qui les accueillent dans les abris de nuit – qui compensent l’incurie du fédéral. S’il n’y a pas encore de nouveau Calais en Belgique, ce n’est pas grâce, mais malgré l’action du gouvernement fédéral.

Les citoyens et les associations qui se mobilisent pour éviter des désastres humanitaires ne demandent pas au gouvernement d’avoir du « » cœur ». Ce n’est pas de sentiments dont il est question ici, mais de droit. Droit qui interdit notamment de renvoyer une personne vers un pays où elle risque des traitements inhumains et dégradants. Ce sont eux qui sauvent l’honneur d’un pays dont l’image internationale est abîmée par le cynisme du Secrétaire d’Etat.

La question migratoire est, depuis l’aube de l’humanité, une question aussi fondamentale que sensible. Elle mérite mieux que les caricatures, les simplismes, et les manipulations rhétoriques. Quand on substitue les slogans démagogiques au débat démocratique, quand on joue avec les passions tristes à des fins politiques, on sape les bases fragiles de la communauté civique. Là est la vraie leçon d’Arendt.

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