Et si les francophones soudain, aimaient la droite?

Et si les francophones soudain, aimaient la droite?

Et si la Francophonie, cette indécrottable et historique terre de gauchistes, virait partiellement à droite ? Et s’il y avait une timbale à espérer (enfin) décrocher pour le MR, suite à la polarisation des esprits à l’œuvre ces derniers mois ? Et si, dès lors, pour les scrutins qui s’annoncent et pour la vraie première fois, les électeurs du sud du pays se voyaient proposer de voter pour une droite qui s’assume pleinement ?

La possibilité d’une « droitisation des esprits » francophones et donc l’opportunité pour le MR d’aller draguer l’électeur au-delà des zones qui lui étaient habituellement réservées, dans ce territoire historiquement dominé par la gauche et le PS, ont pris aujourd’hui le visage de Theo Francken, de Jan Jambon et dans une moindre mesure, de Bart De Wever. Dans le sondage Ipsos publié par Le Soir en décembre dernier, les trois hommes affichaient ainsi une cote de popularité de premier choix auprès d’une grande partie des électeurs francophones, à la (seule !) exception des « Verts ». De quoi perturber les esprits, voire exciter certaines imaginations au sud du pays : et si cela révélait un basculement de certaines mentalités ?

Le cas Francken

C’est plus particulièrement le plébiscite du sulfureux secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration, Theo Francken, qui ne cesse d’intriguer les observateurs. Que Jan Jambon, avec son français un rien hésitant et donc jamais agressif, sa posture de bon père de famille et son pragmatisme de tous les instants séduise au-delà de la frontière linguistique était envisageable. Qui plus est dans la foulée d’attentats qui exigeaient une figure sécuritaire rassurante. Mais que Theo Francken, avec son physique de bulldog, ses prises de position rudes, ses provocations à répétition sur Twitter et la véritable bronca dont il fait les frais depuis les rangs de l’opposition, soit apprécié au sud du pays, intrigue.

Il arrive ainsi à la sixième place du top 30 en Wallonie (Jambon est 15e, De Wever 24e), remonte à la cinquième place quand il s’agit d’électeurs MR (8e pour Jambon, 12e pour De Wever). Cette lecture des résultats par parti, donne même un éclairage encore plus surprenant car toujours aussi favorable au twitteur fou du gouvernement auprès des électeurs du… PTB cette fois : Théo Francken est en 5e place de leur top, Jambon à la dixième et De Wever à la vingtième. Comme le soulignait Le Soirce vendredi, le trio de choc nationaliste réalise donc sa meilleure performance dans l’électorat qui a l’intention de voter à l’extrême gauche en Wallonie. Les électeurs du PS, eux, ne sont pas indifférents, même s’ils sont moins preneurs. Et pour Bruxelles ? La même chose.

Si on les plébiscite, serait-ce qu’on apprécie leur personnalité ? Si on les plébiscite, serait-ce qu’on aime leurs politiques, n’en déplaise à l’opposition, aux organisations non gouvernementales, aux associations, aux citoyens du Parc Maximilien, aux éditorialistes ou aux magistrats qui les critiquent à flux réguliers ?

Oser la droite

D’où l’interrogation : la popularité francophone du tandem Jambon-Francken, laisse-t-elle augurer d’une inflexion au sud du pays ? Ne devrait-elle pas pousser le MR à assumer en campagne électorale un discours résolument à droite, notamment sur la sécurité et la migration, deux domaines où certains citoyens francophones partagent visiblement les mêmes « peurs » ou préoccupations que leurs compatriotes flamands ? Pour l’un des plus ultras du parti libéral francophone, Alain Destexhe, c’est une évidence : les esprits sont mûrs et l’heure est venue pour les dirigeants du MR d’oser la droite toute.

A ce stade, on se doit de constater le grand bouleversement imprimé par Bart De Wever et la N-VA à la société belge. Celle-ci a longtemps vécu selon l’axe linguistique et les conflits nord-sud. Le clivage gauche-droite existait évidemment, et l’affrontement libéral-socialiste était une ligne traditionnelle de division du monde francophone, mais on évitait les ruptures de fond (à l’exception notable mais temporaire d’un clash entre Di Rupo et Reynders, alors président du MR). Et pour cause, on était assuré de devoir à un moment se retrouver dans un gouvernement et de devoir coopérer.

Une première grande rupture dans le paysage politique belge s’est produite lors de la formation de gouvernements progressistes (libéraux et socialistes) provoquant le rejet des catholiques dans l’opposition. On peut dire qu’une deuxième rupture est à l’œuvre aujourd’hui : la composition du gouvernement Michel permettant l’imposition d’une politique de droite revendiquée, non diluée dans les compromis habituels, que ce soit en matière économique, sécuritaire ou de migration. La N-VA donne un ton (baisse de l’impôt des sociétés, rapatriements, gestion stricte de l’accueil, défense de l’identité.), mais le MR assume la ligne, qu’il revendique comme la sienne. Le parti libéral francophone qui était monté dans ce gouvernement avec la N-VA par nécessité et en se pinçant le nez, n’est pas loin désormais de pouvoir assumer auprès des électeurs d’y être resté par conviction. Olivier Chastel l’a dit récemment : jamais auparavant le MR n’avait eu l’occasion d’appliquer la quasi totalité du programme libéral sur le plan économique. Et sur la migration, Charles Michel l’a revendiqué : la politique menée n’est pas celle imposée depuis Anvers, mais c’est aussi la ligne de son gouvernement. Ce que certains disent être la faiblesse d’un Premier ministre isolé dans une aventure flamande, pourrait être sa force in fine auprès d’un certain et nouvel électorat francophone : assumer le positionnement pris, plutôt que de nuancer et de biaiser, y aller franco, profiter de l’air du temps « identitaire » qui vit aussi au sud du pays et de la visibilité de nombre de membres du MR désormais au pouvoir au fédéral ou en Wallonie.

Polarisation des partis

Les élections s’annoncent très intéressantes dans le monde francophone, entre un parti socialiste obligé de redéfinir ce qu’est sa gauche – coincé d’un côté par l’extrémisme du PTB et de l’autre, par les effets toujours palpables de son passage au pouvoir –, et un parti libéral qui sera le seul côté francophone à devoir assumer, mais aussi à pouvoir revendiquer les résultats du gouvernement fédéral. Ce sera son bilan, d’autant qu’il en aura assumé le leadership, via son Premier ministre.

L’autre signe symbolique de cette polarisation à l’œuvre, est venue cette semaine d’Olivier Maingain, le président de Défi qui veut reprendre à son seul compte la défense du «<UN>libéralisme social<UN>» comme «<UN>fil conducteur<UN>» de la Charte de ses engagements fondamentaux annoncé cette semaine. Une notion créée par le MR de Louis Michel à l’époque et qui pour Maingain est en train de sombrer sur le coup d’une « série de forces politiques qui sont en train de nous façonner une société de l’affrontement, de la tension et du conflit. » De quoi susciter la colère immédiate du MR revendiquant sa contribution à l’émancipation du plus grand nombre sa tradition d’accueil et son respect des droits de l’homme.

« Un projet de centre droit », dit le président Chastel. Avec le risque peut-être de rater une opportunité en chèvrechoutant le discours ? C’est toute l’analyse que devra faire le parti dans les mois qui viennent. Existe-t-il un nouvel électorat à prendre, surtout en Wallonie, où la notion d’entrepreneur n’est plus tabou et où les affaires Publifin et du Samusocial ont surtout abimé l’image socialiste ? Et cela d’autant que l’effet repoussoir du « Bart De Wever » du camion bourré de faux billets de Strépy Thieu n’est plus autant à l’œuvre au Sud du pays. L’alternative « Ouverture des frontières ou Etat providence » ne parle pas qu’aux opinions du nord du pays : il est des moments aujourd’hui où le président de la N-VA murmure aussi à l’oreille de certains francophones.

«Tableau Delvaux» dans Le Standaard

Béatrice Delvaux, l’éditorialiste en chef du Soir, écrit une « Waalse Kroniek » pour De Standaard. Le quotidien flamand lui demande désormais de livrer en outre chaque mois un essai qui paraît dans son édition du week-end et porte sur un fait d’actualité, une tendance, une idée qui la font réagir. « Tableau Delvaux » sera publié pour la première fois ce samedi, en alternance avec « Op de Kop » de l’écrivain et journaliste Tom Naegels et « Onder de Wetstraat het moeras » du conseiller en communication de crise et opinion Noël Slangen. Nous vous proposons la version francophone de cette chronique.

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