Le néerlandais, grand oublié du Pacte d’Excellence

Le néerlandais, grand oublié du Pacte d’Excellence
Alain Dewez / Le Soir

Le 14 octobre 2014, au soir de son investiture, Charles Michel était l’invité de « Ter Zake » (Canvas, chaîne tv culturelle de la VRT). Combien de téléspectateurs francophones ont découvert le successeur d’Elio Di Rupo s’exprimant couramment en néerlandais pendant ces 30 minutes ? Le soir de Noël dernier, combien l’ont vu sur la chaîne Eén de la VRT dans le talk-show de fin d’année « De Vrede op Aarde » expliquer avec humour et gestes à l’appui comment il s’était préparé à serrer la main de Trump  ? Très peu : les francophones ne regardent pas la télévision en néerlandais. Dommage car ils auraient vu un Premier ministre à l’aise, sans notes, répondant à des questions de téléspectateurs, faisant de l’humour…

Le « Walen buiten » de 1968 scellait le sort de l’UCL unitaire mais il annonçait 6 réformes de notre Etat (et celles qui suivront) ! Négociations marathon dans l’un ou l’autre château… Néerlandophones et francophones ont créé une plomberie sophistiquée mais très coûteuse, opaque, dont il apparaît aujourd’hui que les multiples étages communiquent (très) mal entre eux… On s’interroge. Quelle langue parlaient-ils ? Dans quelle langue Bart De Wever et Elio Di Rupo ont-ils discuté pendant la longue crise entre 2010 et 2011 ? Celui qui comprend et parle la langue de l’autre part avec un avantage évident. Si en plus, il se sent à l’aise dans cette langue, s’il peut faire de l’humour, comprendre les blagues de son interlocuteur, il crée la confiance. C’est ce qu’a pu faire Charles Michel.

En Flandre, les baromètres de popularité situent Charles Michel dans le top 3 : résultat du programme économique de son gouvernement, certes, mais sa maîtrise du néerlandais, sa présence zen, impressionnent le public flamand probablement surpris, peu habitué à découvrir des francophones capables d’une telle prestation devant les médias. La maîtrise de la langue « de l’autre » est un atout majeur et pour les francophones, il s’agit du néerlandais. Il convient en 2018 de lui accorder la priorité que les générations post 68 lui ont refusée.

2018, opportunité à saisir

50 ans après leur « départ » de Leuven, les francophones lancent le Pacte d’Excellence, creuset des générations qui participeront au devenir du pays, ses communautés et régions. Il doit permettre de rectifier les erreurs du passé. L’Excellence pour ces futurs citoyens francophones sera d’être à l’aise dans la langue de leurs homologues flamands avec qui ils devront négocier. Quoi qu’il arrive, ces derniers resteront leurs voisins…

Mais comment ?

Koen Van Kelecom, collaborateur du site taalblad.be, analyse : « Michel a beaucoup moins de mal que Di Rupo. Michel habite Wavre, sa famille est originaire d’une commune flamande, Hoegaarden ».

Vivre à proximité de la Flandre l’a sans doute aidé dans sa pratique du néerlandais. A Bruxelles, de nombreux parents francophones ont fait le choix d’inscrire leurs enfants dans une école flamande de leur quartier. Pour nombre d’entre eux, le but poursuivi s’avère atteint. L’éveil d’un « moi néerlandophone » à côté de son « moi-langue-maternelle » n’est possible chez l’enfant que s’il peut mettre le pied dans un « monde néerlandophone » à travers un contact avec un parent, un voisin, enfant ou adulte, parlant cette autre langue et avec qui il trouvera naturel de changer de « code linguistique » et progressivement avec d’autres personnes.

Des conditions semblables à celles qu’a connues Charles Michel, existent pour le néerlandais et pour l’allemand. La Wallonie est minuscule, à un jet de pierre : la Flandre et les Pays-Bas voisins. La proximité géographique de néerlandophones ou germanophones augmente les possibilités de contacts et rencontres fortuites ou organisées. Trouver la même situation riche en contacts en anglais sera bien plus difficile.

Après sa naissance, l’enfant ne découvre-t-il pas d’abord son environnement proche, sa chambre, sa maison, son jardin et puis, ses voisins, son quartier ?

Choix prophétique

Le Pacte d’Excellence se prépare à revoir de fond en comble notre enseignement. Belle opportunité. Un choix s’impose : la première langue moderne (LM1) doit être le néerlandais (ou l’allemand selon la région) à tous les niveaux et LM2 l’anglais. Tous les spécialistes le savent : quelqu’un qui a intégré une première langue étrangère passe plus tard beaucoup plus facilement à une deuxième, une troisième. Accessoirement, le casse-tête des horaires scolaires s’en trouverait sérieusement soulagé…

Le grand défi : arriver à convaincre les publics concernés (parents, enseignants, politiciens, donneurs de conseils divers) de l’intérêt à long terme du choix d’intégrer d’une langue pratiquée non loin de chez soi plutôt qu’une démarche scolaire d’apprentissage d’une langue à diffusion planétaire mais avec une faible probabilité de rencontre de locuteurs autochtones par les enfants démarrant l’apprentissage dès l’école maternelle et primaire.

Lourde responsabilité pour les bénéficiaires du Pacte : assurer une vraie pacification avec leurs voisins flamands. La pratique de leur langue est une absolue condition.

* Jean-Pierre Gailliez est également fondateur et ancien administrateur du Centre d’Animation en Langues (Fête des Langues, Trains Langues, Plan Langues). Il fut cocréateur et animateur du Plan Langues avec Le Soir et Radio 21 pendant plus de 20 ans.

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