Harcèlement sexuel, détournements de mineurs: sous les paillettes, le monde vicieux de la mode

La toute puissante agence Elite, fondée par le sulfureux John Casablancas, est elle aussi montrée du doigt.
La toute puissante agence Elite, fondée par le sulfureux John Casablancas, est elle aussi montrée du doigt. - reporters

S i vous vouliez travailler avec Mario, vous deviez faire des photos de nus au Château Marmont. Tous les agents savaient que c’était LE moyen de faire décoller votre carrière. » Les répliques du séisme Weinstein atteignent désormais tous les secteurs d’activité. C’est le sismographe de la mode qui s’agite aujourd’hui, alors que, depuis décembre, les accusations de harcèlement et d’agressions sexuelles touchent les photographes, parmi lesquels trois énormes têtes sont déjà tombées.

Outre l’Américain Terry Richardson (52 ans), sous le coup d’une enquête du New York City Police Department depuis le 2 janvier, une nouvelle enquête du New York Times recensait le samedi 13 janvier des dizaines de témoignages – mannequins masculins, anciens assistants... – à l’encontre des photographes péruvien Mario Testino, 63 ans, et américain Bruce Weber, 71 ans (lire ci-dessous). La parole des jeunes hommes interrogés est sans équivoque : tous affirment que Weber et Testino ont usé de leur position pour les manipuler, les abuser ou les agresser sexuellement.

Enfin, jeudi dernier, le Huffington Post dévoilait, sur la base du témoignage de l’ancienne bookeuse Carolyn Kamer, comment les agences de mannequins se sont rendues complices de prédateurs sexuels pendant des années.

Détournements de mineurs banalisés

La sexagénaire américaine Carolyn Kramer a 24 ans quand elle entre à l’agence Elite. Son job : organiser des « go-see », ces rendez-vous où les nouveaux mannequins sont présentés aux photographes et créateurs en vue pour leurs prochains shootings. Des jeunes filles souvent âgées de moins de 16 ans, balancées seules dans New York (ou Milan, ou Paris), sans autre accompagnement qu’un plan de la ville et deux tickets de métro. « On entendait régulièrement parler d’une liste de photographes décrits comme de vrais pervers, explique l’ancienne bookeuse. Et j’étais obligée d’envoyer des filles chez eux. Ça me donnait envie de vomir, mais j’avais le choix entre faire mon boulot et prendre la porte. » Elle ajoute : « Nous savions tous que Terry Richardson commettait des agressions sexuelles envers ces jeunes filles mais imaginez qu’on ait dans la balance un contrat de 15 millions de dollars avec Revlon. On lui dit non ? Evidemment pas. »

Elite, la fabuleuse, rutilante, illustre Elite fondée à Paris en 1972, agence de Cindy Crawford, Linda Evangelista, Stephanie Seymour, Naomi Campbell ou Christy Turlington (et Cara Delevingne aujourd’hui) est dirigée dans les années 70, 80, 90 par le sulfureux John Casablancas, célèbre pour ses... détournements de mineures. Peu de temps avant de mourir, au Brésil en 2013, il fera son mea culpa : « Concernant mes relations avec des mannequins trop jeunes, je plaide coupable, mais je suis fier d'être encore ami avec la plupart d'entre elles. La dernière (il a 51 ans, elle en a 17, NDLR) est devenue ma femme. J'ai toujours été un esprit libre, briseur de règles, je l'ai assumé. » Gérald Marie de Castellac, PDG de la branche européenne d'Elite, pas mieux : dans son autobiographie publiée en 2011, le supermodel californien Carré Otis raconte comment il l’a violée à plusieurs reprises. Elle avait 17 ans, pour un shooting, elle logeait temporairement chez lui. Elle dit ne pas s’être sentie capable de dévoiler les faits à son agence. « Quand Elite New York m’a laissée dans l’appartement de Gerald, c’était comme si on lui avait donné un droit de propriété sur moi, écrit-elle. Personne dans la ville n’est venu me dire : “Voilà comment les choses devraient se passer et dans le cas contraire, appelle tel numéro. J’étais juste passée de main en main, comme un objet. »

Un vicieux connu du milieu

Depuis deux mois, c’est l’avalanche. Lesa Amoore a 17 ans quand son bookeur l’envoie à Milan poser pour un photographe « un peu bizarre ». Pendant le shooting où elle est en sous-vêtements, l’homme ouvre sa braguette, brandit son sexe et commence à se masturber devant elle. L’ancienne mannequin, 48 ans aujourd’hui, se rhabille en hâte et se sauve en courant. Son agent : « Je suis désolé, ce sont des choses qui arrivent avec lui. »

Le compte Instagram du top américain Cameron Russell (30 ans) croule sous les témoignages de jeunes mannequins victimes de prédateurs : « Il m’a dit : “Imagine-toi en train de me sucer” ”  »; « Il a arraché mon soutien-gorge et s’est mis à m’embrasser les seins »; « J’avais 14 ans, il m’a enduit les jambes d’huiles d’essentielles, m’a demandé si j’étais vierge puis il a dit : “Tu me donnes des envies criminelles... »

Jusqu’à cette femme qui appelle Carolyn Kramer en octobre dernier. L’une des mannequins qu’elle a représenté durant sa carrière. Elle lui raconte qu’à l’âge de 16 ans, elle a été violée par un célèbre photographe français qui travaille toujours pour des magazines de renom. Qu’elle l’avait retrouvé dans un resto en 1983, s’était évanouie après un verre de champagne et avait repris conscience le lendemain, dans le lit de l’homme, l’entrejambe douloureux. « C’était l’un de ces photographes qu’on connaissait dans le milieu comme de vrais vicieux : agents, clients, jeunes filles, tout le monde était au courant, confie l’ex-bookeuse au Huffington. Je n’avais pas réalisé qu’il allait jusqu’au viol. »

Une lutte qui débute

Aujourd’hui, d’après les chiffres de The Model Alliance, l’organisation US qui lutte pour les droits des mannequins, 87 % des modèles déclarent qu’on leur a déjà demandé de se déshabiller sans avertissement préalable, 30 % ont subi des « attouchements inappropriés » dans le cadre de leur travail et 28 % ont été confronté.e.s à des pressions visant à obtenir des relations sexuelles. Enfin, 70 % ne s’estimaient pas en mesure de dénoncer ces faits auprès de leur agence au moment où ils se sont produits. Difficile. Difficile de s’enfuir d’un shooting et balancer celui qui pourrait briser votre carrière, fut-il le plus génial, le plus célèbre et le plus brillant de tous les porcs.

Trois ténors inquiétés

Bruce Weber : une plainte et 20 témoins

Après une première plainte, en décembre dernier, contre le photographe américain de 71 ans – Jason Boyce a également intenté un procès à son agence Soul Artist Management –, une enquête du New York Times publiée le 14 janvier donne la parole à plus d'une vingtaine d’hommes l’accusant d'agression sexuelle, racontant des sessions privées où le photographe leur demandait de se déshabiller, de faire des exercices respiratoires pour se détendre, de se toucher, puis se livrait lui-même à des attouchements. Le mannequin Rudi Dollmayer rapporte qu'un terme a même été inventé pour qualifier sa pratique douteuse : « Il va se faire Brucifier. » En 2011, Josh Ardolf, 20 ans, pose devant l'objectif de Weber pour Vogue. Et ça dérape. « Comme me l'a dit mon agence, il a beaucoup de pouvoir, raconte-t-il. Je ne peux pas tout lâcher. Je suis déjà arrivé si loin. » Dans un communiqué diffusé par ses avocats, Bruce Weber nie toutes les accusations faites à son encontre.

Mario Testino : un dossier du NY Times

En plus des nouvelles plaintes contre Weber, le New York Times révèle une longue série d’accusations contre le photographe péruvien de 63 ans. « C’est un prédateur sexuel, lance le mannequin Ryan Locke. Lors d’un shoot, il a fait sortir l’équipe, fermé la porte à clé et s’est jetté sur moi : “Je suis la fille, tu es le garçon”  ». Les agences connaissaient ses « séances de préparation » dans une suite du Château Marmont, célèbre hôtel de Los Angeles. Et son ancien assistant, Roman Barrett, qui accuse le photographe de s’être masturbé devant lui, témoigne : « Il se comportait mal dans les chambres d’hôtel, les banquettes arrières des voitures et les vols en première classe. Puis les choses revenaient à la normale, et vous aviez l’impression d’avoir tout inventé ».

Terry Richardson : enquête en cours

Les plaintes s’accumulent contre le photographe new-yorkais de 52 ans, écarté depuis octobre de son groupe de médias, Condé Nast (Vogue, Vanity Fair...). Début janvier, la police de New York a ouvert une enquête suite aux révélations choc, de deux mannequins, Lindsay Jones et Caron Bernstein. Selon The Daily News, le photographe aurait forcé cette-dernière à prendre son pénis en bouche, avant d'éjaculer sur sa poitrine et de reprendre quelques clichés. « Mon cerveau s'est mis en pause, déclare-t-elle. Je ne faisais plus rien. Je n'étais plus une mannequin. J'étais comme un chevreuil devant les phares d'une voiture ». En ce qui concerne Lindsay Jones, il s'agit dans les grandes lignes du même genre d'agression. Richardson nie tout comportement sexuel non consenti.

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