Sexisme: James Bond dans le box des accusés

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Le Bond dernier cru, celui incarné depuis 2006 par Daniel Craig.
Le Bond dernier cru, celui incarné depuis 2006 par Daniel Craig. - D.R.

My Lord ! Y aurait-il quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre ? L’agent 007, fidèle serviteur de Sa Majesté, y file ces dernières semaines un bien mauvais coton. La faute à qui ? Encore à ce satané Harvey Weinstein !

Depuis que Hollywood a balancé par la fenêtre son plus célèbre porc, il ne se passe plus une semaine sans que la gent masculine, celle qui incarne le patriarcat à l’ancienne, ne fasse office de punching-ball. Et dans la révolution des mœurs en cours, on ne s’attaque pas qu’aux prédateurs et harceleurs sexuels qui ont pignon sur rue à Hollywood Boulevard. On déboulonne désormais aussi des symboles, des légendes, des icônes de la pop-culture.

Né en 1953 sur papier

Né sur papier en 1953 de la plume de Ian Fleming, et sur grand écran en 1962 sous la silhouette de Sean Connery, James Bond est en train de passer, depuis octobre et le déclenchement du mouvement MeToo, du statut de héros le plus cool du septième art à celui de grand malade, bon pour accompagner Harvey au bagne de la désintoxication sexuelle.

La presse anglo-saxonne n’en finit pas, ces derniers jours, d’interroger les raisons de cette destitution soudaine. A l’origine de cette disgrâce, une vidéo virale, publiée en 2016 mais qui retrouve une seconde jeunesse, ces jours-ci, sur les réseaux sociaux. On y découvre, en près de trois minutes, une petite compilation des moments les plus embarrassants de l’histoire cinématographique de Bond.

Baiser forcé, sexisme, claque aux fesses…

Vous voulez quelques exemples ? Dans le désordre, Sean Connery forçant un baiser à une récalcitrante dans Opération Tonnerre. Ou faisant intrusion dans une salle de bains, toujours dans le même film, pour mieux fondre sur une proie féminine, apeurée et nue au fond de son bain. Autre chose ? Sean Connery, toujours lui, tenant dans Goldfinger des propos sexistes au moment de présenter sa masseuse, la jolie Drink, à un agent américain : « Félix, dis bonjour à Dink ! Dink, dis au revoir à Felix. Les hommes doivent parler »… et Bond de renvoyer la pin-up, possible distraction sexuelle, d’une claque aux fesses. Dans Les Diamants sont éternels, Connery encore arrache le bikini d’une nymphe, avant de le lui enrouler autour du cou.

Culture du viol

Dans Goldfinger, surtout, il y a cette scène, où 007 va imposer sa force en dominant dans une grange une femme – lesbienne – qui se refuse à lui. Une scène de viol, rien de moins… qui passa inaperçue en 1964. Et qui provoque aujourd’hui un puissant malaise.

Bond n’est pas le seul incriminé. Il y a une culture du viol romantique, distillée depuis des décennies par l’imaginaire du cinéma. Revoyez La rivière sans retour, Le facteur sonne toujours deux fois, Le dernier tango à Paris, Le masque de Zorro

Une culture du viol : c’est l’analyse que faisait, déjà en 2016, David Wong, écrivain de science-fiction et rédacteur en chef d’un site américain, Cracked.com. « J’estime à 95 %, écrivait-il, le nombre de héros cools de films d’action de mon enfance qui ont agressé des femmes au moins une fois pour qu’elles les aiment. Et James Bond le fait dans tous ses films, je crois. »

Les romans de Fleming ne peuvent en tout cas pas démentir la réputation sulfureuse de 007. Dans Casino Royale, le romancier anglais n’écrivait-il pas, au sujet des rêves que Bond caressait en pensant à Vesper Lynd : « La conquête de son corps aurait la douce odeur du viol » ?

Même Roger Moore

Même Roger Moore, le plus suave et courtois des Bond, en prend rétrospectivement pour son grade. Dans Moonraker, il se présente à une charmante femme. « Je cherche le docteur Goodhead. » « Vous l’avez trouvée », lui rétorque sa vis-à-vis. Interloqué, Bond répond : « Une femme !? »

Autre variante : dans Rien que pour vos yeux, Bond/Moore s’adresse à une Lolita qu’il vient de consommer en la renvoyant prestement : « Rhabille-toi et vas t’acheter une glace ! » Shocking, observent aujourd’hui le Guardian et Newsweek.

M (Judi Dench) n’avait pas tort, lorsqu’elle lançait à Bond dans Goldeneye  : « Je pense que vous êtes un dinosaure sexiste et misogyne, une relique de la Guerre froide. »

Sa popularité survivra-t-elle à #MeToo ?

Un homme préhistorique, Bond ? Il vient pourtant, avec les deux derniers films de la saga (Skyfall et Spectre) et sous l’allure sadique de Daniel Craig, de battre de nouveaux records de popularité dans le monde. Oui, mais ça, c’était avant octobre 2017.

L’histoire nous dira si le vingt-cinquième cru de la saga, dont la sortie est prévue l’an prochain, résistera à la révolution #MeToo. Les scénaristes de la franchise ont prouvé par le passé qu’ils sont redoutables de malice. Ils pourraient bien subtilement intégrer la leçon de l’affaire Weinstein. En préservant Bond de toute tentation sexuellement incorrecte… tout en continuant de lui dessiner la ligne sulfureuse d’un bad boy de classe mondiale.

«Sans aucun défaut, James Bond ne présenterait aucun intérêt»

Par N.C.

Jean-Philippe Costes vient de publier un épatant essai, Le monde selon James Bond, sur le mythe de 007 (éditions Liber). L’auteur français confirme le bien-fondé de l’infâme réputation de Bond… tout en prenant sa défense.

La twitosphère feint aujourd’hui de redécouvrir la face obscure de James Bond. Est-il pour vous l’incarnation d’un vieux monde patriarcal ?

C’est le prototype et l’archétype. Quand vous le regardez de loin, c’est un personnage merveilleux, qui a toutes les qualités du monde. C’est le héros grec par excellence. Mais si vous le regardez d’un peu plus près, il s’avère absolument cauchemardesque. Et parmi ses facettes, il y a effectivement un machisme viscéral, endémique, et qui est extrêmement pervers, car il fait mine de s’effacer au fil des décennies.

De 1962 à aujourd’hui, Bond serait demeuré le machiste qu’il était ?

Oui ! Au départ, il n’y a pas de mystère. Le Bond des années 60 est absolument machiste, patriarcal. Pour ce Bond-là, il y a trois catégories de femmes : il y a la femme languissante, celle qui se donne corps et âme et qui attend le mâle au foyer. Il y a la femme perverse, qui rejoue sans cesse le péché originel, celle qui cause la perte de l’homme. Il y a enfin la femme fragile, soit parce qu’elle est ingénue, soit parce qu’elle est très influençable. Mais voilà, les auteurs de Bond sont des gens assez rusés. Ils voient bien que le monde évolue. Et à la fin des années 60, début des années 70, ils se sont rendu compte qu’il fallait s’adapter. Comme Tancrède dans Le Guépard de Visconti, Bond accepte de changer tout pour ne rien changer. Sous couvert d’adaptation aux goûts de l’époque, en fait rien n’a changé. Bond ne peut pas être autre chose que Bond. Dans son ADN, il est un personnage foncièrement viril, machiste et dominateur. Si vous enlevez un élément à cet ADN, vous n’avez plus Bond. Vous aurez autre chose.

La puissance du mouvement #MeToo peut-il nuire à l’avenir cinématographique de Bond ?

La ruse des scénaristes est très forte. Or, Bond est un roi du double langage. Si Bond continue à être le machiste hautain qu’il est depuis le début des années 60, il aura toujours beau jeu de dire que, mais oui, les femmes prennent le pouvoir. Il pourra très facilement parer les attaques. Ses accusateurs devront passer par un travail de décryptage. Je précise que je ne fais pas partie de ces accusateurs. J’aime beaucoup Bond, avec ses défauts. Sans ses défauts, Bond ne présenterait plus aucun intérêt. Notre époque, très politiquement correcte, a tendance à vouloir idolâtrer des saints. Or, il n’y a ni saint ni Dieux en ce bas-monde. Et si Bond est un demi-Dieu, c’est aussi un demi-diable, à certains égards. La dualité est dans son ADN.

Le personnage de James Bond est historiquement un héros de l’après-guerre. Par quel miracle est-il demeuré moderne ?

C’est un héros de la guerre froide, et effectivement pour les jeunes, la guerre froide ça ne suffit plus rien. C’est préhistorique. Mais la période Craig est parvenue à réinitialiser la série. Le Bond originel est né en 1918. Celui joué par Craig est né en 1968. On a remis les compteurs à zéro, en lui inventant un passé, pour le rendre plus contemporain. Ça n’exclut pas le fait que son héritage et sa structure morale et intellectuelle viennent du passé. Mais c’est ce qui fait sa force et sa singularité, dans le monde très aseptisé d’aujourd’hui. Il est aujourd’hui extrêmement contemporain, tout en ayant quelques traits archaïques, ce qui fait aussi son charme et lui conserve son côté sulfureux. Le noir et blanc est plus intéressant que le tout blanc que l’on voudrait avoir aujourd’hui.

La production de la saga Bond a émis la possibllité d’avoir un jour un Bond au féminin. Est-ce que ce serait encore Bond ?

Ce serait demander au Pape de cesser d’être catholique. Après, libre aux ayants droit d’amener Bond au suicide. Non : il faut prendre Bond d’un bloc, tel qu’il est. Malheureusement est-ce que notre époque en est capable ? Je n’en suis pas convaincu.

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